Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (13)
153 lecturesCe texte fait suite au chapitre 12
La jeep faisait une grosse impression. Plus que moi, certainement. Pendant qu’ils admiraient le véhicule qui était désormais le leur, je déchargeais les victuailles que j’avais emmenées.
Puis tout le monde rentra, le froid des nuits andines commençait à tomber et nous nous retrouvâmes devant la cheminée qui dégageait une chaleur sympathique.
Je débouchais une bouteille de champagne, un peu secouée par les cahots de la route. Il faut dire que cette Renegade, c’était un vrai tape-cul.
Guillermito eut droit à un gorgeton, ce qui lui mit le rouge aux joues et commença à ouvrir les paquets de bonbons et les boîtes de chocolat. Très stylé, il nous en offrait systématiquement avant de se goinfrer.
Mais Anitta était inquiète. Je le compris à différents signes et à la rapidité avec laquelle elle mit fin aux festivités et alla coucher son fils.
Puis elle m’invita à passer à table et après avoir vérifié si Guillermito dormait, elle me dit :
— Je ne suis pas sure pour demain. Je ne crois pas que ce soit très bien de lui cacher qui est son père et de lui en inventer un. Je ne veux pas signer.
En toute logique, elle avait raison. Mais entre la logique et la réalité, il y a dans certaines régions, des tas de raisons qui créent de vrais fossés entre ces deux vérités.
Je lui expliquais. Ni la police, ni la justice, ni l’église ne la défendront contre une personne qui représente la crème de l’oligarchie ici, dans cette petite ville. L’héritier supposé, son fils, risquait même de disparaître avant même qu’elle ne commençât à réclamer quoi que ce soit. Ce serait même pour la famille d’Alfonso la méthode la plus économique et la plus simple pour mettre fin à ce risque économique.
Cette hacienda représentait beaucoup d’argent, plus qu’elle n’aurait jamais pu en économiser pendant deux ou trois vies avec un bon salaire. C’était une chance pour elle et pour Guillermito, même si cela n’était qu’une toute petite partie de la fortune de son père.
Ne lui dis jamais qui est son père, conclus-je, il en va de sa sécurité et Alfonso l’a compris bien avant cela, c’est la raison pour laquelle il n’a jamais voulu être mis en présence de l’enfant.
Tu sais, lui dis-je, dans ces familles puissantes, ce n’est pas toujours celui qui porte la culotte qui prend les décisions les plus dures.
Je crois qu’en réalité elle attendait ces paroles de ma part. Elle avait besoin d’être réconfortée dans ses actes et avait un peu honte de cette situation.
Je n’étais pas très à l’aise, non plus, avec cette décision que je la poussais à prendre ; mais, j’étais persuadé avoir raison d’une part et d’autre part, qu’elle l’aurait prise, mais avec un sentiment de culpabilité que j’atténuais considérablement de cette manière.
Elle me sourit, et me dit :
— Je vais suivre ton conseil, Patrick.
Je restais un instant silencieux.
J’aurais voulu être différent, faire partie de cette race de personnes qui répondent aux interrogations par d’autres questions. Qui ne prennent pas partie, qui, lorsque le soir arrive, se regardant dans la glace se disent : je n’ai fait de mal à personne aujourd’hui. Je leur ai fait plutôt du bien les aidant à prendre leurs propres décisions sans interférer.
Mais ce n’est pas ma nature.
Elle vit cette tristesse dans mon regard, et s’approchant de moi, me prit dans ses bras pour m’emmener vers une nuit pendant laquelle seules la tendresse et la passion des corps eurent droit de cité.
