Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (18)

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Lundi 16 octobre 2006 - 0:17

Ce texte fait suite au chapitre 17

En réalité j’étais quand même assez furieux de m’être fait piéger de la sorte. Certains penseront que ces choses-là n’existent pas. Que ce sont de pures élucubrations de ma part ! Je peux vous assurer que les choses se sont bien passées de cette manière.
Dans le taxi qui nous menait au domicile de Rodrigo, je restais silencieux, mais j’étais bien décidé à lui demander des explications.
Eunice me regardait et semblait comprendre une partie de la colère qui commençait à monter en moi. Le pire c’est que cela n’avait pas été désagréable, mais j’aime bien dans les relations de cette nature avoir au moins l’impression d’avoir pris l’initiative.
C’était loin d’être le cas et c’était sans doute la raison de mon mécontentement.

cccurandera.jpgIls avaient fait les choses en grand et tous leurs amis étaient réunis dans la maison. Nous allions donc fêter une victoire qui était loin d’en être une, à peine un petit prix pour cacher une corruption qui menait tous les pays de la région à leur perte, mais tellement indissociable de la société et de son fonctionnement qu’il était fort difficile de ne pas s’y heurter. Mais eux ne le savaient pas.

Je demandais à Rodrigo de me suivre dans une pièce qui n’était pas envahie par ses convives et lui demandais des explications.
Il était embarrassé, à vrai dire il avait suivi les ordres de sa femme et de sa belle-mère qui lui avaient dit de récupérer les clefs de la chambre d’hôtel afin de faire pratiquer un désenvoûtement. Il croyait à la lutte permanente des forces du bien contre les forces du mal.
Impossible de discuter avec lui, entre les traditions anciennes et la guerre des étoiles ils se prenaient tous pour des Jedis.
Puis Térésa entra et me servit le même boniment. Elles, c’est-à-dire sa mère, elle-même et Eunice qui était à ses dires une grande guérisseuse avait fait cela pour mon bien.
Devant la sincérité de ces déclarations, n’y voyant aucune démarche autre que celle de vouloir me rendre le bien que j’avais fait à sa famille depuis que Rodrigo travaillait pour moi, je lâchais prise et abandonnais la partie.
Il ne me restait plus qu’à sourire, m’excuser et me joindre à la fête.
Non, me dit-elle, Amaïa devait me faire le test des plumes afin de savoir si tout s’était bien passé et si j’étais bien désenvoûté.
Elle l’appela. Je dus encore m’asseoir et elle fit tomber une nouvelle fois les plumes sur ma tête.
Le résultat parut la satisfaire car elle fit claquer deux fois ses gencives en signe de contentement.
— Va remercier Eunice, me dit-elle, sur un ton qui ne tolérait pas la discussion. Elle a fait cela pour toi, car elle t’aime beaucoup. Il y avait d’autres solutions, mais c’était beaucoup plus long et tu n’aurais pas accepté. Pour guérir, il faut en avoir envie. Au résultat je vois d’ailleurs que ce n’est pas l’envie qui t’a manqué, ajouta-t-elle en ricanant.
Toute la famille se mit à rire, je fis la même chose.
Les voisins entraient et sortaient de la maison à un rythme soutenu, tout le monde venait féliciter le couple de sa bonne fortune et laissait un petit cadeau, une préparation culinaire locale, une bouteille d’alcool…
C’était un peu comme offrande aux dieux de la fortune. Espéraient- ils ainsi avoir cette même chance ? Il y avait un peu de cela dans cette attitude fort sympathique.
Eunice était seule dans un coin. J’avais eu du mal à la trouver. Elle semblait triste. Je lui pris la main et je l’embrassais dans le cou.
— Merci.
— J’ai eu peur que tu sois très fâché, me dit-elle.
Je ne savais pas vraiment comment lui répondre.
Il me faut vous la décrire.
Elle avait cette beauté des métisses de la région de la côte équatorienne. Une forte souche indienne, mais aussi certainement des esclaves noirs qui de temps en temps arrivèrent à s’échapper des bateaux de négriers et bien entendu du colonisateur espagnol. Elle était grande, élancée, des cheveux noirs comme ses yeux, une peau très mate et un port de princesse inca.
J’avais toujours eu un peu peur de cette beauté sauvage, encore plus aujourd’hui.
Voyant mon embarras elle partit me chercher à manger. Un grand buffet avait été dressé dans la salle à manger et chacun se servait des différents plats confonctionnés sur place ou apportés par les convives.
Elle me tendit mon assiette et me dit :
— Je suis une curandera, il ne faut pas avoir peur de moi. Je ne pourrais jamais me marier, mais chez nous le mythe de la jeune vestale vierge n’a jamais existé. C’est curieux, tu ne m’as jamais invité à sortir depuis des années que je te connais. Pourtant…
Je crois bien que je rougis. Elle rit.
C’est alors qu’Amaïa qui passait tout près de nous fit claquer 3 fois ses gencives.
Le rire d’Eunice s’amplifia.
— Viens danser, me dit-elle.
La fête s’était peu à peu transformée, les cumbias qui servaient jusqu’à présent de musique de fond, commencèrent à résonner dans la pièce.
Elle dansait merveilleusement bien, d’une manière lascive et rythmée.
— Tu ne serais pas en train de m’envoûter à ton tour ?
— Bien sûr que si, mais d’une manière tout à fait conventionnelle.
— Hum, ça a l’air de fonctionner. Il va falloir poursuivre le traitement.
— Mais de manière conventionnelle cette fois-ci me dit elle en riant.
À la faveur des lumières éteintes en partie, de l’alcool qui commençait à couler à flot, nous abandonnâmes la fête le plus discrètement possible.

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4 commentaires pour “Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (18)”

  1. PEDRO a dit:

    Whoaou!! C’est sur que l’histoire est captivante. Mais j’ai un peu de mal à accéder (comme prévu) à l’envoutement!!! Cette fois j’ai completement l’impression de lire un très bon roman, mais plus une histoire vraie … je ne met ourtant pas en doute la bonne fois de l’auteur!

  2. Patrick a dit:

    Jusqu’à présent, j’ai toujours été obligé de filtrer mes histoires. À chaque fois que je rentrais en France et que je racontais à des amis ce qui m’était arrivé, comment étaient les personnes que j’avais rencontrées, il se peignait toujours sur le visage de mes interlocuteurs un profond scepticisme.
    Fort de cette expérience, j’ai donc, pendant des années, fait une sorte d’autocensure sur mes souvenirs.
    Vous pouvez rester 10 ans dans le même pays et ne pas voir les mêmes choses que votre voisin de palier. Tout dépend de vos activités, de votre disponibilité et vos capacités d’écoute.
    Tout dépend aussi j’imagine de la volonté de comprendre la culture des autochtones, cela se voit dans votre regard, j’imagine, et vous ouvre des portes insoupçonnées.
    Bien sûr la mémoire, au bout de 25 ans, a peut-être des pinceaux qui donnent des couleurs fortes à certaines situations, alors qu’elles furent peut-être moins chatoyantes. Il en va ainsi.

  3. Anitta a dit:

    Non non, la sorcière confirme : tout est vrai dans ce récit, il n’y a rien à jeter, rien d’exagéré non plus, rien d’enjolivé. Seuls les noms ont été modifiés (trois fois rien, ha ha ha)

  4. Patrick a dit:

    Anitta a d’ailleurs elle aussi écrit sur nos rencontres suivantes

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