31
oct
06

Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (23)

Ce texte fait suite au chapitre 22

Pour aller à ce petit village il nous fallut prendre différentes pistes dans la montagne. Il faisait beau, le soleil était présent. La jeep était le moyen de locomotion idéal pour ce genre de trajet.
Eunice m’expliqua que son grand-père était le Chaman le plus important du pays. C’est lui qui, en partie, l’avait élevé. Sa mère qui était partie à la ville avec un mari qui ne faisait pas partie de la communauté indienne s’en était occupée d’elle, plus tard, afin qu’elle reçoive une bonne éducation. Mais elle avait passé dans ce village toutes ses vacances scolaires et avait été instruite de toutes les pratiques chamaniques, elle connaissait toutes les plantes médicinales qui poussaient haut plus haut de la cordillère jusqu’au lointain oriente. Oriente, était le terme utilisé pour désigner la partie est du pays qui rejoignait les vastes forêts vierges que se partageaient les pays alentour.
Elle avait aussi commencé des études de médecine, mais la mort de ses parents l’avait contrainte à chercher du travail.
J’étais quand même un peu inquiet. Je n’avais pas envie de me faire chamaniser une autre fois ou bien que cette visite ressemble à une présentation officielle à ce qui lui restait de famille.
— Que personne ne me mette des plumes sur la tête, cette fois-ci, lui dis-je en riant.
Elle se mit à rire.
— Et ton grand-père, que va-t-il dire en me voyant ?
— Rien, aucune raison d’avoir peur, personne ne te jettera un sort ni te demandera ce que tu fais avec moi. Mais il y a deux ou trois choses qu’il faut que tu saches.
Elle se mit alors à m’expliquer la manière dont je devrai me comporter. Saluer, rester debout, ne pas rentrer sous la véranda de la maison avant d’y être prié, ne rien dire. Je n’y serais d’ailleurs prié que si le grand-père en avait envie. Il irait alors chercher deux verres de chicha et m’inviterait à m’asseoir sur le sol avec lui pour les partager.
Après, je n’aurai qu’à suivre le rythme.
Il y avait chez elle une certaine jubilation à me faire venir. Cela se voyait. Moi, je n’en menais pas large et cela semblait augmenter son plaisir.
— Il ne va pas me refiler des champignons hallucinogènes, ton grand-père ?
— Patrick ! Toi tu hallucines à longueur de journée, encore plus la nuit, dit-elle avec un sourire mutin. Les champignons c’est pour ceux qui ont perdu cette faculté de voguer sur leur vie, leurs plaisirs, leurs désirs, leur haine, leur violence, leur mémoire et les traditions de leurs ancêtres. Tu n’en as pas besoin.
Je ne dis rien. Elle venait de m’étonner…
Mais nous arrivions. Le village était à plus de 3000 mètres, deux ou trois rues, pas plus, des maisons basses, petites, en terre, quelques parpaings pour les plus aisés. Une foule bigarrée, des ponchos colorés, des chapeaux de feutre sur la tête, allaient et venaient. Puis, la maison du grand-père, plus grande, peut-être, mais à peine, un petit jardin devant, une véranda.
— C’est pour que les malades puissent attendre, me dit Eunice.
La jeep garée, nous nous avançâmes dans le jardin, devant la véranda. Eunice s’arrêta et me fit signe d’en faire autant.
Puis le chaman sortit et s’adressa à Eunice en quechua. Ils échangèrent quelques phrases. Il me regarda un long moment.
Il était vieux. De profondes rides marquaient son visage, petit, un mètre soixante environ, il émanait de sa personne une autorité réelle. Ses yeux, noirs, tout comme ses cheveux, étaient cependant chaleureux.
J’inclinai la tête pour le saluer.
Cela dura un temps qui me parut être une éternité. Je lui souris, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je devais avoir l’air un peu niais.
Il hocha la tête et rentra sans la maison. Eunice me prit la main et me dit :
— C’est bon, mais ne bouge pas encore, il va revenir.
Il avait deux gobelets en terre dans les mains lorsqu’il revint. Il les déposa sur le plancher de la véranda, s’assit et me fit signe d’en faire autant.
La chicha est une boisson à base de maïs fermenté, ce n’est pas ma tasse de thé, mais ce jour-là je la bus avec plaisir.
Puis il m’expliqua ce qu’il faisait. Il parlait l’espagnol, pas seulement le quechua. Il guérissait, quand il le pouvait, me dit-il, il connaissait les traditions de ses ancêtres, les différentes religions qui étaient passées dans l’altiplano, les plus anciennes, celles des Incas et la religion catholique, bien sûr. Ça n’était pas très important, dit-il en riant. Il y a des principes à respecter, mais il ne faut pas tomber dans la vénération ou l’idolâtrie.
J’étais surpris par ses propos. Il s’en aperçut et se mit à rire, longuement…
La nature et la terre sont les seules choses que je vénère.
— Mais ne le répète à personne, je crois aux mêmes dieux que ceux de mes patients.
Pendant que nous devisions, je devrai plutôt dire pendant qu’il m’expliquait sa philosophie, Eunice aidé d’une armada de voisines avait dressé la table à l’intérieur de cette humble maison.
L’intérieur était un véritable capharnaüm, il faut le reconnaître, des murs entiers avec des petits compartiments remplis de plantes, de graines, de racines, de décoctions de toutes les couleurs. Mais au milieu de tout cela, une table et deux couverts. Celui des hommes. Les femmes, elles étaient au moins 6 à nous servir avec Eunice, mangeaient, debout, dans ce qui servait de cuisine, et leurs rires couvraient le plus souvent la conversation avec le chaman qui commençait à me passionner.
Il y avait de la soupe, des galettes de maïs, des humitas et du cochon grillé. Un vrai repas de fête.
La fête commençait d’ailleurs dans le village, on entendait de la musique, des cris. Quelque chose se préparait.
— Allons aux arènes maintenant, dit Eunice, qui vint se blottir à mes côtés.
Et tout le monde sortit.
Des arènes, pensais-je, dans un village comme celui-là, je n’y croyais pas trop. Mais au détour d’une ruelle, des arènes en bois, avec des gradins.
On nous plaça avec le chaman aux places d’honneur. De l’autre côté, il y avait un orchestre comme je n’en avais jamais vu. Les instruments de musique andins étaient bien sûr tous présents, mais il y avait aussi des cuivres. Une musique lancinante commença à s’élever. Au loin on apercevait les collines vertes et puis brusquement les nuages qui couvraient les montagnes à l’est s’effacèrent et apparut dans toute sa splendeur et Sa Majesté l’Antisana, le plus beau des volcans d’équateur et malheureusement celui qui se découvre le plus rarement.
Imaginez, les cuivres, la musique, les ponchos de toutes les couleurs, les pâturages verdoyants, et puis brusquement ce diamant blanc qui semblait sortir de la terre, impressionnant de puissance.
— Ce doit être en ton honneur, Patrick, me dit le Chaman, pour le moins c’est un présage.
Il avait raison, le plus beau contrat que j’ai signé en Équateur, bien des années après, prenait racine au pied de l’Antisana. Mais c’est une autre histoire.
Quant au spectacle, je dois avouer que les quelques gamins qui s’amusaient dans l’arène avec des vachettes pour le pus grand plaisir des spectateurs ne m’ont laissé aucun souvenir, fasciné que j’étais par l’apparition du géant.
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Un grand merci à laurz20 qui a bien voulu me laisser utiliser une ses photos de l’Antisana. C’est exactement ce qui s’est passé ce jour-là.


5 réponses à “Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (23)”


  1. icone de Gravatar 1 Arno 31 oct 2006 à 17:59 Arno, 31 octobre 2006, 17h59

    Toujours aussi passionnant. Esotérisme et poésie sont mélées cette fois-ci. Du grand art monsieur Patrick. Chapeau bas!

  2. icone de Gravatar 2 Patrick 31 oct 2006 à 18:19 Patrick, 31 octobre 2006, 18h19

    C’est gentil Arno, merci

  3. icone de Gravatar 3 vincent 31 oct 2006 à 23:02 vincent, 31 octobre 2006, 23h02

    “Ce doit être en ton honneur, Patrick, me dit le Chaman, pour le moins c’est un présage.
    Il avait raison, le plus beau contrat que j’ai signé en Équateur, bien des années après, prenait racine au pied de l’Antisana.”…
    Un peu déçu, là… N’y a-t-il rien de plus Grand et Beau qu’un contrat ? Tout à coup je me suis retrouvé un instant de l’altiplano à la vision d’un château de carte effondré éparpillé sur un “livre” d’Alain Minc…
    C’est juste une petite réflexion personnelle. Cela n’empêche pas que je sois tout à fait de la même opinion qu’Arno ! Merci Patrick !

  4. icone de Gravatar 4 Yeti 1 nov 2006 à 2:00 Yeti, 1 novembre 2006, 2h00

    En tant que blanc tu devais être un peu regardé comme un extraterrestre, non ?

  5. icone de Gravatar 5 Patrick 1 nov 2006 à 6:30 Patrick, 1 novembre 2006, 6h30

    @Vincent, n’étant pas fonctionnaire détaché, il est bien évident que le chiffre d’affaires que je pouvais générer avait la plus grande importance pour moi. Un peu difficile de vivre d’amour et d’eau fraîche.
    @Yeti Tout à fait

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