Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (28)
343 lecturesCe texte fait suite au chapitre 27
Je me mis à marcher dans la ville. Il me fallait éclaircir mes idées, essayer d’assimiler la passivité de ses habitants devant des faits de cette nature. Rapidement je compris que tout cela aurait pu avoir lieu ailleurs. Pas facile de s’attaquer à des symboles qui pour bien des gens sont le garant de leur propre moralité. On apprend tellement vite à marcher avec des oeillères.
Ensuite, l’impunité donne des ailes à ces misérables et les possibles spectateurs se refusent à en voir plus afin de ne pas augmenter le poids de leur culpabilité.
Je n’avais pas non plus à rendre la justice, tirer les victimes des mains de leurs bourreaux était ma seule possibilité.
Mais n’étais-je pas moi-même un corrupteur ? Combien de fois avais-je dû payer pour obtenir un contrat même si cela était la seule manière de faire aboutir une affaire, même si généralement on me l’avait demandé ?
Et en ce moment même n’étais-je pas en train de gagner de l’argent en couvrant une lamentable escroquerie ?
Y avait-il une différence de degré ou une différence de nature entre ce que je faisais et ce que je reprochais aux autres ?
C’est dans cet état d’esprit que j’arrivais chez Rodrigo.
Le camarade Marcos était là avec ses certitudes et sa morale révolutionnaire. J’en arrivais à l’envier.
Ce furent des retrouvailles, de nombreux abrazos sans fin. J’eus même le droit de me faire appeler compañero.
Comme je le pensais, il était là depuis deux heures avec Rodrigo et Teresa et ils avaient tous les trois commencé à délirer joyeusement. Il était temps que je remette les pendules à l’heure.
— Pas de protection avant mercredi soir. J’irais remettre le rapport au curé et Rodrigo m’accompagnerait. Puis il partira avec l’argent. Il faudra l’accompagner chez lui.
— Point numéro deux, continuais-je, le nom de l’avocat allemand, l’adresse du restaurant. Un couple à l’intérieur et 6 personnes dehors. On vérifie si une réservation a été faite, sinon, une voiture me suivra quand je m’en irai avec le curé.
Et puis j’expliquais ce que je voulais faire.
Ils se mirent tous à rire.
Je laissais 500 dollars à Marcos.
Il me fallait faire des courses, remplir le frigo et le bar d’Eunice qui étaient désespérément vides.
Une fois chez elle avec mes emplettes, je me mis à cuisiner, un poulet marengo, si je me souviens bien.
J’avais terminé de dresser la table quand elle arriva. Elle était contente, mon contrat avec l’association avait été approuvé et elle me dit de passer le prendre le lendemain.
Ce n’est que beaucoup plus tard dans la nuit que la mis au courant des évènements de la journée.
Elle ne dit rien. Vers minuit, alors que j’étais dans un demi-sommeil, je l’entendis se lever et fermer la porte de la chambre. Elle passa plusieurs coups de fil, toujours en quechua me sembla-t-il.
