Amérique latine : le piège de la rente économique
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L’enquête annuelle réalisée par l’institut de sondage chilien Latinobarometro dans les pays d’Amérique latine (sauf Cuba) nous apprend que seulement 53 % des citoyens de la région soutenaient la démocratie (soit 8 de moins qu’en 1994), sans pour autant réclamer un retour des régimes autoritaires. Les populations découvrent, à leurs dépens, que le droit de vote et la liberté d’expression ne se traduisent pas nécessairement par une amélioration de leur niveau de vie.
Au contraire, la pauvreté tend à augmenter. Les gouvernements n’ont pas apporté le bien-être promis et sont incapables de redistribuer la richesse. Ainsi, 71 % des Latino-Américains pensent qu’ils sont gouvernés par de petits groupes qui ne voient que leurs intérêts et ceux du marché. Cette déception exacerbe les rancœurs, divise les populations et les monte les unes contre les autres, comme on l’a vu récemment au Venezuela, en Bolivie et même en Argentine. Si les habitants de la région estiment que le libre marché peut être un bon modèle de développement, ils réclament que la démocratie électorale se transforme en une démocratie plus sociale et participative.
Deux chiffres publiés pendant l’été par la Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal) peuvent fournir une explication à cette désillusion : celui de la croissance du produit intérieur brut (PIB) qui pourrait s’inscrire entre 4 % et 4,5 % en 2004. C’est mieux que les années précédentes (- 0,4 % en 2002, 1,5 % en 2003). C’est même le niveau le plus élevé depuis 1997. Mais, dans le même temps, le chômage a touché 10,3 % de la population active au premier semestre, l’un des taux les plus élevés de ces dix dernières années. Et encore s’agit-il des statistiques officielles.
La transformation économique et sociale de l’Amérique latine ne serait-elle donc pas en marche ? Non, estime le coordinateur du Conseil latino-américain des sciences sociales, Emilio Taddei : “On est dans une situation où les luttes sociales qui se sont exprimées depuis trois ans ont réussi sur le plan institutionnel à produire des changements, Lula au Brésil, Kirchner en Argentine, mais, sur le plan économique, il n’y a pas de remise en cause des politiques néolibérales. (…)Ce qui s’opère, analyse-t-il, est une relégitimisation du système politique, tout en conservant les vieux schémas. En Argentine par exemple, la croissance devrait atteindre un niveau record, de l’ordre de 6 %, mais le chômage est en constante progression et 50 % de la population vit dans la pauvreté.”
BOOM DES MATIÈRES PREMIÈRES
Pour la Cepal, l’embellie est essentiellement nourrie par les exportations, qui ont augmenté de 8,3 % en 2003 grâce à la hausse des matières premières. Le café a dopé les exportations de Colombie, du Brésil et d’Amérique centrale ; les prix du coton et de la laine ont favorisé celles du Paraguay et de l’Uruguay. L’extraordinaire envolée du prix du cuivre a amélioré les performances exportatrices du Chili et du Pérou. Enfin, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay ont multiplié leurs ventes de produits agricoles grâce au boom du soja et de ses produits dérivés. L’Equateur et le Venezuela ont, quant à eux, profité de l’envolée du prix du baril de pétrole.
Mais restons un instant sur le boom du soja. Sa culture n’est pas récente, mais elle a pris une expansion vertigineuse depuis quelques années. Au cours de la dernière décennie, les terres cultivées en soja dans ses principaux pays producteurs, Argentine, Bolivie, Brésil (premier producteur mondial avec 31 % du marché en 2003) et Paraguay, ont plus que doublé. La demande, principalement de la Chine, qui importe désormais plus de 50 % de son soja d’Amérique latine, devrait doubler d’ici à 2020.
Au-delà de l’inquiétude, soulevée par le Fonds mondial pour la nature (WWF) sur l’impact de cette culture intensive sur la préservation des forêts tropicales et de la savane, de nombreux économistes mettent en garde contre le risque que ce développement spectaculaire fait peser sur l’économie des pays qui bénéficient de ces “rentes économiques” que sont l’or vert et l’or noir.
Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz rappelait récemment que les prix des ressources naturelles sont volatils et que gérer cette volatilité était compliqué. Les prêteurs fournissent de l’argent quand les choses vont bien, mais exigent de rentrer dans leurs fonds quand les prix plongent. Sources de richesse, les ressources naturelles ne créent pas d’emplois, rappelle-t-il, et elles affaiblissent souvent les autres secteurs de l’activité.
L’afflux de pétrodollars ou de soja-dollars conduit souvent à une surévaluation de la monnaie, rendant les biens manufacturés moins compétitifs. C’est ce qu’on appelle la Dutch disease, le syndrome hollandais, appelé ainsi après que les Pays-Bas eurent découvert du pétrole et du gaz dans la mer du Nord.
Miser sur l’exportation des matières premières, choisir la “reprimarisation” de l’économie en s’appuyant sur des secteurs à faible valeur ajoutée au détriment du développement de l’industrie, c’est le danger qui guette l’Amérique latine. La Cepal note que les investissements productifs publics ont connu une croissance négative entre 1980 et 2002 dans sept pays sur les douze que compte la région, et elle s’en inquiète.
Pour le président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Enrique Iglesias, l’enjeu des Latino-Américains est de “bien administrer la manne des matières premières” (comodities bonanza). Servira-t-elle à alléger la pauvreté et à procéder à une meilleure redistribution des richesses sur un continent où les inégalités ne cessent d’augmenter ? Ce n’est pas le modèle économique qui prévaut. Pour l’instant, l’Amérique latine vit de ses rentes et de l’argent des immigrés - leur exploitation à l’étranger -, disent les mouvements de gauche. En 2003, ce sont quelque 38 milliards de dollars qui ont été envoyés en Amérique centrale, au Mexique, au Brésil, soit un montant supérieur aux investissements étrangers.
Portée par ces bases très fragiles, la croissance durable est incertaine et insuffisamment forte pour répondre aux défis sociaux qu’affrontent les démocraties pragmatiques en place - Lucio Guttierez en Equateur, Alvaro Uribe en Colombie, Nestor Kirchner en Argentine, Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil, demain en Uruguay… Ce qu’ils proposent ne convainc pas encore leurs peuples.
Babette Stern
