Cabezon (1)

504 lectures
1 Étoile2 Étoiles3 Étoiles4 Étoiles5 Étoiles (1 votes, moyenne: 5 sur 5)
Chargement ... Chargement ...
Mercredi 25 juillet 2007 - 12:36

(Bien entendu, cette histoire n’a jamais existé, même si certains s’en souviennent encore)

Au milieu des années 80, tous les observateurs politiques qui s’intéressèrent, de près ou de loin, au maire fraîchement élu de Q., jolie capitale d’un pays andin que je ne citerai pas, s’en souviennent : c’était un homme impressionnant. Grand, très grand, le premier magistrat de la cité avait de profonds yeux noirs, et un visage basané, marqué ici ou là par les stigmates de la petite vérole. Mais sous ses épais cheveux noirs, soigneusement peignés en arrière, ce qui frappait le plus ses visiteurs, dans son bureau de l’hôtel de ville, ou dans le salon surchargé de sa maison, c’était… sa tête. Elle était grosse, énorme, disproportionnée : au point que, dans les favelas acquises à sa cause comme dans les banlieues résidentielles davantage rétives à ses harangues, ses plus fervents partisans comme ses plus féroces adversaires le désignaient par son surnom : le cabezon . La Grosse Tête.

Il avait débuté son parcours politique comme animateur de radio, et c’est sur les ondes, où il dénonçait sans relâche la corruption des élus, qu’il avait, au fil des ans et des scandales, acquis peu à peu une stature d’homme intègre, et incorruptible. Pendant plus de dix ans, Cabezon s’était attaqué corps et âme à ce fléau, donnant à sa mission des allures de sacerdoce, jusqu’à ce que, sa popularité grandissant, les instituts de sondages le retrouvent systématiquement en tête de leurs études d’opinion… et qu’il se présente dans la foulée aux élections. Evidemment, il fut élu au premier tour. Dans un pays pauvre, où le moindre contribuable voyait chaque année ses impôts s’évanouir dans l’acquisition de luxueuses haciendas ou d’immeubles de standing finissant par faire partie, de mystérieuse façon, du patrimoine de leurs élus, il faut croire que sa réputation personnelle constituait le meilleur des programmes.

De ce point de vue, hélas, Cabezon n’était pas plus honnête que les autres – disons plutôt, doux euphémisme, que sa voracité ramenait ses prédécesseurs au rang de petits gourmands en culotte courte. Dame, c’est qu’il venait du peuple, lui ! Issue d’un milieu modeste, sa famille n’était pas de ces grandes dynasties qui offrent au pays leurs enfants, destinés à se sacrifier pour la patrie en embrassant la carrière politique – comme le discours destiné aux électeurs tentait généralement de le faire croire – mais qui n’ont pour seul but, en réalité, que consolider ou accroître encore la fortune, le pouvoir et l’influence accumulés par leurs glorieux aînés. A son tour, Cabezon avait quatre ans pour s’approprier tout l’argent et les faveurs qu’il pourrait, histoire de mettre sa famille à l’abri du besoin pendant les deux ou trois prochaines générations. Ensuite, il le savait, un autre prendrait sa place.

A l’époque, je me trouvais à Q. pour affaires ; depuis plusieurs mois, je négociais pour le compte d’une importante société française un énorme contrat d’études avec la municipalité. Cent millions de francs, cent millions de francs de matière grise, le plus beau contrat qui me soit jamais passé dans les mains. De ceux dont la commission vous offre un aller-simple pour Fort-Knox si vous l’emportez – ou un piteux billet de retour au pays, la queue entre les jambes, si vous ratez votre coup. Tristes tropiques, comme on dit.

Les négociations avaient débuté trois ans plus tôt, avec le prédécesseur de Cabezon, et après trente-six mois d’âpres et intenses tractations, il ne restait, à quinze jours du résultat final, que cinq candidats sur la short list ; à côté de ma société, figurait une autre entreprise française, ainsi que des sociétés brésilienne, allemande et américaine. A cette heure toutefois, il n’était un secret pour personne que tout se jouerait entre les deux sociétés françaises. Le plus mauvais cas de figure pour moi, en somme.

Car alors que j’avais jusque-là toutes les cartes en mains – la firme pour laquelle j’œuvrais était dotée d’importants moyens et d’un haut niveau d’expertise, possédant davantage de références que l’ensemble de ses concurrents réunis –, la roue paraissait vouloir tourner dans le mauvais sens. La faute à mon concurrent direct, société de géologie dont je tairai le nom, présente dans le pays pour de toutes autres raisons que l’objet du contrat et qui, dépendant des subsides de l’Etat français, tentait là une scabreuse incursion dans le secteur privé. Suite à des promesses plus que larges, ses mandataires étaient parvenus à renverser le cours des choses… au point que la commission chargée d’évaluer la faisabilité technique de chaque dossier s’apprêtait tout bonnement à rétrograder le mien en seconde position. Un comble.

De plus, mes rivaux avaient réussi à retourner contre moi le précédent maire, un interlocuteur qui, depuis qu’il avait troqué son fauteuil d’élu contre un maroquin ministériel, avait su se rendre incontournable dans la discussion ; pis, mon propre avocat, ami d’enfance de l’ancien édile, complotait lui aussi contre moi. Je goûtais difficilement l’ironie de la chose : alors qu’il me faudrait rémunérer grassement ces deux intermédiaires, ceux-ci n’avaient de cesse de multiplier les promesses en mon nom, dépassant ainsi allègrement les limites fixées par l’enveloppe dans laquelle j’avais déposé mon offre. Autant dire que si par bonheur j’obtenais ce contrat, il me serait impossible de tenir mes engagements. En Amérique Latine comme ailleurs, de quoi recevoir une balle dans le ventre…

Alors, conscient de ce qui se tramait dans mon dos, mais soucieux d’endormir la méfiance de mes adversaires, depuis trois mois je faisais le candide, depuis trois mois je jouais l’imbécile naïf et souriant qu’on promène partout dans la ville avec une pancarte plus grosse que lui dans le dos, depuis trois mois j’étais l’idiot du village qu’on enrhume en lui contant des histoires à dormir debout. Trois mois de nuits presque blanches, trois mois de journées épuisantes, trois mois à rester engoncé le plus possible dans ce rôle de composition. Trois mois, aussi, à faire semblant de ne pas sentir sur moi le regard chargé de condescendance et de mépris que me jetaient ceux qui savaient, et qui continuaient, hypocritement, à me prodiguer de grands sourires et de grands encouragements. Il était temps que je reprenne les choses en main.

Je suis passé à l’action le soir où Cabezon, qui me recevait toujours chez lui pour parler affaires, m’accueillit au milieu du vaste hall à la brocante lui tenant lieu de salon. Babioles hors d’âge, tableaux à la gloire de l’art pompier, étagères surchargées de bibelots plus kitsch l’un que l’autre et mobilier démodé, rien ne semblait trop ridicule pour figurer dans cette petite boutique des horreurs. J’ai calé ma carcasse fatiguée sur un canapé recouvert de broderies.
Congédiant d’un geste ses gardes du corps, Cabezon me servit un scotch.
– Bonsoir Patrick, me salua-t-il, avant d’ajouter, en français : comment allez-vous ?
– J’ai un problème, monsieur le maire, lui annonçais-je sans ambages. Je ne suis pas en mesure de payer les commissions promises, dans notre affaire. Je dois absolument modifier l’offre que je vous ai remise.
Derrière lui, une imposante horloge a tinté. A deux semaines du coup de sifflet final, Cabezon connaissait déjà les résultats de l’appel d’offres, bien sûr, et il savait parfaitement que ce n’était pas mon nom qui sortirait du chapeau. Mais ce vieux renard ne pouvait pas me le dire.
– Patrick… m’a-t-il répondu d’une voix lasse. Votre offre est dans une enveloppe scellée, enfermée dans le coffre de la mairie !
– J’ai repris ma copie, insistai-je. Avec l’accord de mon entreprise, bien entendu. Les pages modifiées sont prêtes, il suffit de les signer avant de les réinsérer dans le dossier… L’affaire de cinq minutes. Quant aux scellés, eh bien… On doit pouvoir régler ça tous les deux, non ?
– Mais vous êtes fou ! Pour qui me prenez-vous ? C’est un acte criminel !

Marchant à vives enjambées à travers la pièce, il m’expliqua que je n’avais qu’à diminuer la commission promise à son prédécesseur – qu’il haïssait copieusement.
– Au cas où vous n’auriez pas compris, c’est moi le maire, aujourd’hui. Démerdez-vous ! me lança-t-il.
Tandis qu’il s’agitait, je contemplais d’un œil morne les trophées de chasse qui ornaient le pan de mur me faisant face. Un bref instant, j’ai frémi devant l’infinie vanité des hommes – tout en gardant à l’esprit qu’on est toujours, quoi qu’on pense, le rustre d’un autre. Cabezon s’assit enfin, le souffle court. Je n’ai pas relâché la pression.
– Vous croyez vraiment que votre prédécesseur vous laissera toucher quelque chose ? j’ai demandé. Depuis qu’il est ministre, il n’a jamais été aussi proche de mes compatriotes…
Le fixant droit dans les yeux, j’ai abattu ma plus belle carte.
– Je vais vous confier un secret, j’ai dit. Vous n’aurez rien. Pas un peso ne vous sera versé.
Ses yeux sombres ont cillé. Il a soupiré.
– Impossible, a-t-il laissé échapper. Mon beau-frère a réglé lui-même tous les détails.

Intérieurement, j’ai souri. Depuis une bonne dizaine d’années, je déjeunais chaque semaine ou presque avec son beau-frère, c’est dire si je connaissais le personnage. Très introduit dans les milieux économiques du pays, riche comme Crésus, c’était une grosse pointure du monde des affaires, par ici. Tout naturellement, il était devenu le représentant officiel de mes adversaires auprès de la municipalité.
– Tiens donc ! rétorquai-je. Votre beau-frère. Drôle d’oiseau, celui-là ! Qui ne s’est souvenu de votre existence qu’à partir du jour où vous êtes devenu maire… Comme c’est étrange. Croyez-moi : sitôt le marché attribué, il vous oubliera. Comme il vous a oublié pendant vingt ans !
Cabezon a vacillé. Son front s’est tendu, ses joues ont rougi, ses pupilles se sont creusées, rendant sa tête encore plus grosse, si c’était possible. Il était de notoriété publique, en ville, que son beau-frère avait beaucoup perdu de son légendaire sens des affaires depuis qu’il avait atteint l’âge de la retraite. D’ailleurs, ne se trouvait-il pas actuellement en voyage d’agrément en Europe, loin de tout, semblant se désintéresser du dossier ? J’ai enfoncé le clou.
– Dans ce dossier, monsieur le maire, j’ai dit, tout le monde s’est mis d’accord pour vous tondre la laine sur le dos. Mon concurrent, votre prédécesseur, mon avocat, votre beau-frère… Tous ! De mon côté, j’ai toujours gardé le silence sur notre entente, et savez-vous pourquoi ? Parce que vous êtes un homme de parole, et que j’ai confiance en vous. A votre tour, maintenant, de me faire confiance. Pourquoi irais-je modifier mon offre si je n’avais pas l’intention d’assumer toutes mes promesses ?
Un ange passa – cela n’arrive que dans les Andes, rassurez-vous. Puis les paroles que j’attendais tombèrent enfin de sa bouche.
– On ne peut pas faire ça en plein jour, dit-il après un long silence. Demain soir, à deux heures du matin, ça vous va ?
(À suivre)

Autres billets pouvant vous intéresser :

5 commentaires pour “Cabezon (1)”

  1. guillaume a dit:

    vite la suite!! on dirait un film avec Bob DeNiro et Joe Pesci ;-) Faire des affaires en Am du Sud est vraiment toute une aventure…remarque, cela arrive dans tous les pays du monde…

  2. Roberto a dit:

    Ca y est c’est reparti pour plusieurs jours de suspense.
    Il s’y connaît, le bougre, pour vous tenir en haleine.

  3. Jean a dit:

    Et la précédente histoire qui n’est toujours pas fini ! Patriiiiiiick !

  4. Patrick a dit:

    L’inspiration, c’est comme la bandaison, ça ne se commande pas !
    P’tet bien que j’vais la garder ! ;-)

  5. Cabezon (2) sur Argentine au jour le jour a dit:

    [...] Fait suite à Cabezon (1) En sortant de chez mon Cabezon, accompagné par ses gardes du corps, je m’attardais un peu pour contempler les horreurs avec lesquelles il avait meublé sa demeure. je souris devant la vanité des hommes en gardant tout de même à l’esprit qu’on est toujours le rustre d’un autre. Après tout ! La nuit était claire, le ciel limpide, les eucalyptus agitaient doucement leur feuillage. En regagnant ma voiture, je pensais aux jours compliqués qui m’attendaient. Machinalement je m’arrêtais devant une peña où je savais pouvoir trouver l’oubli devant un peu de nourriture, beaucoup d’alcool et la chaleur de quelques belles-de-nuit qui ne comprendraient certainement pas grand-chose aux états d’âme du grand putassier que j’étais devenu. C’était un endroit que je fréquentais régulièrement, aucun risque d’y trouver un étranger, j’étais toujours le seul, accepté et même dorloté par des filles qui savaient depuis longtemps qu’il était inutile de m’aguicher, je n’étais pas client, et par les habitués qui devaient apprécier le fait que je n’hésitais pas à partager avec eux les boissons frelatées qu’on y servait et leurs conversations sur le sexe des anges et les difficultés de la vie quotidienne qui, soyons raisonnable, ils n’auraient pas été là sinon, n’étaient quand même pas le premier de leurs soucis. Puis je sortis mes allumettes et commençais à jouer au jeu de Marienbad (http://nezumi.dumousseau.free.fr/im10/marienbad.html). Ils adoraient jouer, ils me connaissaient, je ne perdais jamais. Mais c’était plus fort qu’eux. La patronne, Conchita, un beau brin de fille qui ne se vendait pas, me fit les gros yeux. Elle savait que j’étais de mauvaise humeur et que j’allais nettoyer toute sa clientèle. Le temps passait et les putes commençaient à faire la gueule en voyant l’argent de leurs clients potentiels disparaître dans mes poches. Je me mis alors à les jouer, une par une, perdre, rendre ce que j’avais gagné. Pas grave, ils rejoueraient un autre jour. Je bus plus que de raison ce jour-là. C’est une odeur de café qui me réveilla. J’étais dans un lit que je ne connaissais pas auprès duquel Conchita, assise sur une chaise, en robe de chambre, me tendait une tasse odorante et fumante. — J’espère que tu n’as pas abusé de moi, lui dis-je en souriant. — Aucun risque, vu ton état. Elle vivait au-dessus de son boui-boui et avait jugé qu’il était préférable de me garder au chaud. Je réalisais alors que sous les draps, j’étais complètement nu. — Tu m’as complètement déshabillé ! Elle rougit et en me tendant une serviette immaculée me montra la salle de bain afin d’y prendre une douche. Je n’étais pas dans la cabine de douche depuis plus 5 minutes lorsqu’elle m’y rejoignit. La vie réserve de ces surprises, cela faisait deux ans que je lui manifestais un intérêt certain sans autre chose en retour qu’un sourire narquois. J’avais l’air tellement triste, me dit-elle plus tard. C’était une bonne manière de commencer la journée, j’avais des tas de choses à faire, en particulier réviser toutes les pages qu’il me faudrait changer dans le dossier des prix, acheter de la cire, de la ficelle et tout ce dont j’aurais besoin pour remettre le dossier de prix en état. Il me fallait aussi voir mon avocat et ses amis, ceux-là mêmes qui travaillaient contre moi en me faisant croire le contraire et continuer, devant eux, à jouer au singe savant et sûr de lui, au corbeau qui allait lâcher sa proie devant leurs beaux discours. Je savais déjà comment j’allais retourner le comité d’évaluation des offres techniques pour passer de la seconde à la première place, mais, chut ! C’était une vraie partie de poker et ça ne pouvait être réalisé qu’au dernier moment. Même ceux qui allaient participer à l’opération, contre leur volonté pour une bonne partie, ne le sauraient qu’au dernier moment. Enfin, si mon bluff fonctionnait. (à suivre) [...]

Laisser Un Commentaire