Cabezon (2)
464 lecturesFait suite à Cabezon (1)
Je suis sorti de chez Cabezon avec un drôle de goût dans la bouche, l’impression d’être un joueur de poker venant de miser son tapis sur un gigantesque bluff. Certes, j’étais sorti vainqueur de ce premier duel, et le coup de pied dans la fourmilière que j’avais donné avait produit les effets que j’escomptais, mais la route s’annonçait encore longue jusqu’au verdict du comité d’évaluation… Dehors, la nuit était claire, les eucalyptus agitaient doucement leur feuillage, et dans le ciel limpide, trônait une lune majestueuse vaguement parcourue de nuages sombres. La gorge sèche, j’ai arrêté ma voiture devant la peña de Conchita. Là, je savais pouvoir noyer mes soucis devant un peu de nourriture, beaucoup d’alcool, et la chaleur de quelques belles de nuit qui ne comprendraient sûrement pas les états d’âme du grand putassier que j’étais devenu. Bah, quelle importance ?
A Q., j’aimais beaucoup cet endroit, à nul autre pareil. Etait-ce parce que j’y étais le seul étranger, dorloté par les filles qui n’avaient pas complètement abandonné l’idée de faire de moi leur client ? Etait-ce parce que j’y avais été très vite accepté par les habitués du lieu, qui appréciaient que je partage avec eux les boissons frelatées qu’on y servait, autant que leurs conversations sur le sexe des anges et les difficultés de leur vie quotidienne qui, soyons honnête, n’étaient pas le premier de leurs soucis ? Ou bien, était-ce la patronne elle-même, Conchita, femme superbe aux traits aquilins, brune volcanique bien en chair qui menait son affaire à la baguette mais ne se vendait pas, et qui, depuis plus de deux ans maintenant, répondait d’un petit sourire narquois à chacune de mes tentatives de pousser plus loin la conversation ? Toujours est-il que j’y terminais régulièrement mes soirées.
Une boîte d’allumettes traînait sur le bar, je m’en suis saisi et j’en ai disposé quelques-unes sur ma table, devant moi. L’œil brillant, quelques clients se sont tout de suite approchés. Ils avaient beau savoir depuis longtemps que je ne perdais jamais, ils adoraient jouer avec moi au “jeu de Marienbad”, c’était plus fort qu’eux. En m’apportant mon assiette, Conchita me fit les gros yeux : la plantureuse latina avait parfaitement deviné que ce soir, j’étais d’humeur à nettoyer toute sa clientèle. Je lui répondis d’un petit sourire en coin mais elle détourna le regard, furieuse.
N’empêche, elle avait vu juste. Les parties se sont enchaînées, entrecoupées de nombreux verres de chicha ou d’alcools forts, et peu à peu l’atmosphère a changé. Insensiblement, certains clients ont quitté ma table, et les quelques filles qui s’accrochaient encore tiraient une mine de cent pieds de long, en voyant l’argent qu’elles avaient gagné durant la soirée disparaître, billet par billet, dans ma poche revolver… Cela dit, je n’avais pas l’intention d’être cruel. Au bout d’une heure à ce rythme, j’ai posé la liasse de billets sur la table, à côté de moi, et je me suis mis à perdre, puis perdre, puis perdre encore, jusqu’à ce que les billets changent de main. Les filles piaillaient, complètement hystériques en récupérant leur pécule, et venaient se pendre à mon coup, prêtes à m’offrir gracieusement leurs faveurs, ou un verre si je restais insensible à leur charme – in utile de dire que j’ai bu plus que de raison, ce soir-là. Et la nuit se perdit ainsi, dans les limbes d’un dernier tango, crachouillé par la sono posée sur une table, au fond du bar, près de laquelle se tenait une Conchita plus belle et aguichante que jamais…
… et le lendemain matin, j’ai fini par émerger au bout d’un sacré long tunnel. A travers les persiennes, le jour commençait à poindre, et une odeur entêtante et familière s’est frayée un irrésistible chemin jusqu’à mes narines. La tête pleine des excès de la nuit, j’ai ouvert un œil, mais impossible de savoir où j’étais. Sauf que, à demi penchée vers moi, comme dans un rêve, la sublime Conchita en personne me tendait un bol de café odorant et fumant.
– Pince-moi, j’ai dit.
– Pourquoi ? demanda-t-elle, méfiante.
Les tempes en sueur, je me suis frotté les yeux. J’ai alors compris que j’étais dans sa chambre, dans l’appartement qu’elle occupait au dessus de son établissement. Je n’étais pas au bout de mes peines.
– Pour rien, j’ai dit.
Simplement vêtue d’une nuisette qui ne masquait rien de ses formes rebondies, dont la pâleur était rehaussée, ici ou là, d’un soupçon de dentelle noire, elle était plus belle qu’un ange. J’ai déplié douloureusement mes jambes, et je me suis alors rendu compte que j’étais entièrement nu sous les draps.
– C’est… C’est toi qui m’a déshabillé ? j’ai demandé.
– Tu étais plus saoul qu’un campesino, me fit-elle. Il fallait bien s’occuper de toi !
– J’espère que tu n’as pas profité de la situation, j’ai souri.
– Vu ton état, aucun risque, répliqua-t-elle. Mon pauvre Patrick !
Je me suis légèrement redressé, j’ai calé un oreiller contre ma tête endolorie et bu un peu de son café ; dans la chambre surchauffée, le liquide chaud a coulé dans ma gorge comme un élixir. J’ai tendu la main vers elle, et nos doigts se sont touchés. Elle a rougi, s’est relevée vivement, et m’a montré la serviette blanche posée sur la porte de la salle de bain. Je n’étais pas sous la douche depuis cinq minutes qu’elle est venue m’y rejoindre. Parfois, la vie vous offre de ces surprises…
– Tu avais l’air tellement triste, me dit-elle plus tard, tandis que je rassemblais mes affaires.
Quelle menteuse, cette Conchita !
(à suivre)

31 juillet 2007 at 5:40
Alors ! Nous sommes déjà le 31 et toujours pas de suite. C’est intenable. Tu as peut-être mal digéré tes bife de chorizo.
1 août 2007 at 10:29
[...] Fait suite à Cabezon (2) J’étais à mon bureau quand Wilson, c’était le nom de mon avocat, ça ne s’invente pas, m’appela pour me demander de passer à son domicile plutôt qu’à son bureau comme prévu. Il avait l’air tout chose le traître ! Wilson était un homme de petite taille, très brun de peau, svelte et sportif, un mélange de Tom Cruise et d’Al Pacino. Il avait l’eil vif et était surtout d’une intelligence hors norme. Bout en train quand il le fallait, flatteur et grand amateur de femmes, dont il faisait une consommation dépassant la normale acceptée dans ces pays latins comme étant une juste récompense pour une personne s’occupant financièrement correctement de sa petite famille. C’est Maria, sa femme, qui me reçut en souriant, elle avait la larme à l’oeil, mais semblait heureuse et transportée de bonheur. Maria était une femme qui avait du être jolie, dans sa toute petite enfance, ses traits en étaient témoins, mais elle était affligée de ce qu’on appelle pudiquement une surcharge pondérale des plus importantes. — Alléluia, alléluia, me dit-elle, Wilson a enfin fait la paix avec Dieu ! Ils avaient réussi à faire une petite fille, je n’osais même pas imaginer la scène, qui était à ses côtés, habillée comme une princesse, une vraie petite picra, et qui, imitant sa mère et en levant les yeux au ciel, me dit : — Bonjour Patrick, alléluia, alléluia, mon papa a enfin rencontré Dieu ! Je ne dis rien, en réalité j’étais au bord de la crise de fou rire, mais ces pays m’avaient habitué, petit à petit, à aux situations les plus surréalistes. Wilson était au salon, en larmes, j’eus le droit à un abrazo des plus convaincants, puis il fit asseoir. Il m’expliqua alors qu’en revenant de l’hacienda de sa famille, il s’était arrêté dans une petite chapelle, au bord de la route, qu’il désirait depuis longtemps visiter. Il s’y assit pour se recueillir un moment, une grande lumière se fit dans sa tête et éclaira d’une sombre clarté l’ampleur des péchés qu’il avait commis ces dernières années. Il se mit à pleurer et demanda à se confesser. Cela dura, bien entendu, très longtemps et n’apaisa pas ses larmes et ses remords. Pendant qu’il me racontait tout cela, son épouse passait d’une pièce à l’autre donnant des ordres à la mucama pour préparer le repas et de temps en temps lançait ses alléluia, alléluia, repris immédiatement comme un écho par la petite picra endimanchée. En vérité, je ne savais pas quoi dire. J’avais un peu de mal — je le connaissais depuis 10 ans — à comprendre ce qui lui était arrivé et à garder une contenance, de ces contenances dont on doit vraisemblablement faire preuve dans ce genre de circonstance, mais dont je n’avais pas l’expérience jusqu’à ce jour. Je lui demandais si je pouvais avoir un whisky, c’est ce qui me parut le plus intelligent à ce moment, et je ne doutais pas qu’il m’accompagnât dans cette libation. La mucama vint nous servir avec toujours ce bruit de fond en double exemplaire : — Alléluia, alléluia ! Manifestement, l’alcool lui fit du bien, il se calma et arrêta de pleurer. En passant à table, sous le magnifique lustre qu’il avait acheté avec moi pendant son dernier voyage à Paris, j’essayais de changer la conversation lui rappelant la tête de la vendeuse quand il lui avait demandé d’ôter tous les cristaux qui pendaient et de les envelopper dans du papier de soie. Sans parler du mois de travail qu’il nous avait fallu pour remettre tout en place une fois à destination. Entre le whisky et le vin qui accompagnait le repas, l’ami Wilson reprit, sans aucun doute, ses esprits. Je me demandais s’il allait m’avouer qu’il travaillait aussi pour mon principal concurrent, sans illusion, ce genre de péché n’étant certainement pris en compte dans ses litanies. La réunion de l’après-midi avec l’ancien Maire confirma ces soupçons. Je me contentais de signaler que j’étais confiant, car ils étaient là, que le Cabezon semblait suivre un bon chemin. Tout le monde était satisfait et content de me voir si naïf et si confiant. Moi aussi. Je restais seul avec Wilson à son bureau. Il me regarda et dit : — On sort ce soir ? Je ne pouvais pas, un cocktail et ce que je ne pouvais pas lui dire, vers deux heures du matin, ouverture du coffre et modification de l’offre. Mais je ne pus m’empêcher de lui signaler que sa contrition n’avait pas été de longue durée. C’est assez tristement qu’il m’expliqua qu’il n’était qu’un homme. Je ne dis rien, mais ne pus m’empêcher de penser que les décisions qui se prennent en tant qu’homme sont peut-être plus difficiles à prendre, mais moins compliquées à suivre que lorsqu’elles sont imposées par la morale d’une de ces divinités qui peuplent l’inconscient collectif de nos sociétés et qui font les beaux jours des faibles et des profiteurs de misère. [...]
1 août 2007 at 12:55
Ouais je suis d’accord, maintenant on est le premier et il y a une suite mais tu fais trainer, donc tu dois être plus productif … t’as entendu parler du services minimum?