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Cabezon (3)

Fait suite à Cabezon (2)

Rentré chez moi, souffle court et sourire aux lèvres, je me suis remis au travail, vérifiant minutieusement les modifications que je comptais apporter à mon offre, et préparant le matériel dont j’aurais besoin pour remettre mon dossier en état. Je peaufinais les derniers détails lorsque mon téléphone a sonné. Surprise : c’était mon avocat, Wilson – un nom qui ne s’invente pas –, avec qui je devais rencontrer l’ancien maire de Q. l’après-midi. La voix serrée, il me supplia de passer chez lui de toute urgence. Il était tellement bouleversé que j’ai sauté sans attendre dans mon 4X4.

Maria, la femme de Wilson, m’a ouvert sa porte. C’était un petit bout de femme tout en sourire d’ordinaire, qui avait du être très jolie autrefois, mais dont le goût effréné pour les pâtisseries orientales avait exagérément arrondi les formes. Les yeux gonflés, elle donnait l’impression d’avoir pleuré tout son saoul pendant trois jours.
– Mais enfin Maria, que se passe-t-il ? j’ai demandé, un peu anxieux.
– Wilson a rencontré Dieu ! me dit-elle d’une voix haut perchée, comme transportée de bonheur. Alléluia ! Alléluia !
Je suis resté bouche bée sur le seuil. A ses côtés, Estéfania, leur fille, habillée comme une princesse, à la façon d’une petite picra, imitait sa mère en levant les yeux au ciel.
– Alléluia ! Alléluia, Patrick ! me lança-t-elle à son tour. Mon papa a rencontré Dieu !
Soulagé, j’étais à deux doigts d’éclater de rire, mais je me retins. On ne passe pas vingt ans en Amérique Latine sans côtoyer plus souvent qu’à son tour les situations les plus surréalistes…

Wilson était au salon, en larmes lui aussi, et j’eus droit à un abrazo des plus convaincants. Entre deux hoquets, il m’expliqua qu’en revenant de l’hacienda de ses parents, il s’était arrêté un instant dans une petite chapelle qu’il désirait visiter depuis longtemps. Il s’y était recueilli, quand soudain, une intense lumière blanche éclata dans sa tête et éclaira d’une sombre clarté tous les péchés qu’il avait commis dans sa vie. Suffoqué par l’émotion, il s’était mis à pleurer à chaudes larmes… tant et si bien qu’alerté par ses gémissements, un prêtre de passage lui proposa d’entendre sa confession. A le voir me raconter la scène, les épaules secouées par les sanglots, il fallait croire que l’aveu de ses fautes n’avait pas suffi à apaiser ses remords.

Svelte et sportif, très brun de peau, Wilson était un homme de petite taille, entre Tom Cruise et Al Pacino. L’œil vif, doté d’une intelligence hors norme et d’un sens de l’humour appréciable, c’était un grand amateur de femmes, dont il faisait une consommation dépassant largement la norme acceptée dans ces pays latins où le machisme ordinaire considère l’infidélité masculine comme une juste compensation pour qui pourvoit correctement aux besoins de sa famille… Tandis qu’il parlait, Maria passait et repassait dans la pièce, donnant de sa voix criarde ses ordres à la mucama chargée de préparer le déjeuner.
– Alleluia ! Alléluia ! lançait-elle régulièrement, complètement excitée.
– Alleluia ! Alléluia ! reprenait en écho Estéfania, la petite picra endimanchée.
Je ne savais pas quoi dire. Je connaissais Wilson depuis dix ans – lui-même ne me considérait-il pas comme son propre frère ? –, et pourtant je ne l’avais jamais vu dans cet état. En vérité, voir cet habituel boute-en-train ainsi transi de larmes me mettait mal à l’aise, et j’avais franchement du mal à savoir quelle contenance adopter, celle dont quelqu’un de plus dévôt que moi, j’imagine, aurait su faire preuve en la circonstance. Mais je ne suis pas fait pour la dévotion, et finalement je réclamai un whisky. La mucama vint nous servir, suivie comme son ombre par les femmes de la maison.
– Alléluia ! Alléluia ! disait Maria.
– Alléluia ! Alléluia ! répétait Estéfania.

L’alcool fit manifestement du bien à mon avocat. Au bout d’un verre ou deux, il se calma et arrêta de pleurer. Histoire de lui changer les idées, en passant à table, sous le magnifique lustre qu’il avait acheté avec moi lors de son dernier voyage à Paris, je lui rappelai la tête qu’avait fait la vendeuse quand il avait exigé qu’on emballe chacun des cristaux dans du papier de soie – sans parler du mois de travail qu’il nous avait fallu, au retour, pour les remettre en place. Entre le whisky et le vin qui accompagnait le repas, Wilson avait complètement repris ses esprits. Goguenard, je me demandais si ce traître allait m’avouer qu’il travaillait pour mon principal concurrent, mais j’étais sans illusion : ce péché-là n’était certainement pas pris en compte dans ses litanies…
– Alléluia ! Alléluia ! me dit Maria quand je partis.
– Alléluia ! Alléluia ! me répéta Estéfania.

L’après-midi, lors de la réunion avec l’ancien maire et ses acolytes, je dus à nouveau endosser les habits du pauvre simplet content de lui. Aux questions de mes soi-disant partenaires, j’indiquai que tout me semblait se dérouler à merveille, et que je n’avais plus aucun doute sur la décision que prendrait Cabezon. Autour de moi, à mesure que j’étalais ma confiance, tout le monde paraissait satisfait de me voir me rengorger, tellement sûr de moi, comme le corbeau de la fable. Mais au fond de moi, je bouillais. Je savais déjà, bien sûr, comment j’allais m’y prendre pour retourner en ma faveur le verdict du comité d’évaluation, mais à cette heure, le silence et la discrétion étaient mes meilleurs alliés, ma fierté dût-elle en souffrir. Dans cette partie de poker menteur, même les acteurs les plus directs de l’opération n’apprendraient qu’au dernier moment le rôle qui serait le leur.
– Affaire réglée ! me fit Wilson quand les autres nous quittèrent. On va boire un verre ?
– Je ne peux pas, j’ai dit, l’air faussement marri. Je dois me préparer, je suis de cocktail à l’ambassade, ce soir.

Je me suis bien gardé d’ajouter que, plus tard dans la nuit, j’allais forcer le coffre de la mairie avec la complicité de Cabezon, et modifier les termes de l’accord sur lequel nous venions de plancher… En le quittant, je lui fis remarquer que, somme toute, sa contrition n’avait pas duré très longtemps. Touché, il prit un air triste.
– Tu sais, Patrick, minauda-t-il. Moi, je ne suis qu’un homme…
Je ne répondis pas, sachant bien que les décisions qui se prennent en tant qu’homme sont sans aucun doute les plus difficiles à prendre dans nos vies. Mais je savais aussi qu’elles sont toujours moins compliquées que lorsqu’elles nous sont imposées par la morale de ces divinités qui peuplent l’inconscient collectif de nos sociétés, et qui font les beaux jours des faibles et des profiteurs de misère…

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8 Commentaires pour “Cabezon (3)”

  1. #1 tonio
    on août 1st, 2007 at 12:50

    Tu as l’art et la manière de nous tenir en haleine… maintenant on attends la suite. Au boulot et que ça saute!

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  2. #2 Patrick
    on août 1st, 2007 at 13:38

    Je voulais la faire courte, mais, tu sais, toujours une petite anecdote qui revient quand on rassemble ses souvenirs.

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  3. #3 tonio
    on août 1st, 2007 at 13:50

    Qu’elle soit longue n’est pas un problème, au contraire… ce que je demande c’est plus de la productivité!!! ;)

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  4. #4 Patrick
    on août 1st, 2007 at 13:55

    j’ai rajouté de la musique

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  5. #5 tonio
    on août 1st, 2007 at 14:01

    ah ouais.. je vois … cool … (je dois le prendre comment??? … tiens des cacahouètes mon petit, t’es brave…??)

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  6. #6 Roberto
    on août 2nd, 2007 at 8:41

    Ca va pas Tonio, des cacahuètes ! Et son régime, c’est criminel les cacahuètes, et ça pourrait nuire à la productivité.

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  7. #7 tonio
    on août 2nd, 2007 at 9:28

    Les cacahouètes m’étaient destinée dans ce cas là… et moi j’ai pas franchement besoin de régime.

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  8. #8 Cabezon (4) sur Argentine au jour le jour
    on août 3rd, 2007 at 13:35

    [...] Fait suite à Cabezon (3) Arrivé chez moi, il me restait à vérifier les documents dont j’avais besoin pour cette nuit et à me préparer pour le cocktail de l’Ambassade. Je ne me souviens plus du motif de ce pince-fesse, mais, par contre, que le smoking était exigé. En me douchant, ce soir-là, je pensais aux motifs qui avaient obligé nos diplomates à exiger, dans certaines occasions, le port de cet accoutrement ridicule. La petite colonie française dont on invitait pratiquement l’intégralité dans certaines occasions, parce que les fonctionnaires détachés se seraient sentis discriminés si cela n’avait pas été le cas, comportait quelques tempéraments qui considéraient que le jean et le col roulé étaient bien suffisants pour s’y présenter. Leurs qualités n’avaient rien à voir avec leur apparence, pensaient-ils, ce qui est une pure évidence, mais cela dénotait surtout une crise d’adolescence mal gérée, ce qu’on peut comprendre puisqu’il s’agissait d’une partie des enseignants détachés au Lycée français. Une petite minorité je vous rassure, pas un problème générique. Ce sont les autorités locales qui n’avaient pas trouvé cette manifestation d’indépendance vis-à-vis de certaines règles établies et non écrites peu respectueuses de leur condition. Ministres, prélats, militaires de haut rang considéraient que c’était un manque de considération et s’en étaient émus. Afin de montrer son autorité, l’Ambassadeur avait donc instauré le port du smoking obligatoire, ce qui laissait les contestataires à la porte, ce qui n’était pas plus mal, et ce qui avait obligé les ministres et autres autorités populairement élues à piquer un plus dans la caisse afin d’être présentables eux aussi. Les prélats et les militaires étant déguisés du matin jusqu’au soir, sauf lorsqu’ils allaient traîner dans des lieux mal fréquentés afin d’assouvir leur libido, n’avaient pas eu à changer leurs habitudes. Ils ont toujours dans leur garde-robe la soutane de luxe ou l’uniforme d’apparat. Après respects et hommages présentés comme il se doit, je me trouvais donc dans la grande salle de réception de l’Ambassade. Un feu de cheminée crépitait joyeusement, les nuits sont fraîches en altitude, le champagne et les petits fours passaient allègrement entre les convives, et je regardais tout cela d’un regard assez las me demandant si je serais encore là l’année suivante. Certains portaient déjà sur moi ce regard condescendant qu’on réserve à ceux qui n’ont pas de chance, les autres souriaient timidement. Décidément, mon concurrent était un fieffé imbécile pour avoir laissé filtrer sa conviction d’être vainqueur dans quelques jours. — Il faut qu’on parle, me dit le conseiller commercial. On va dîner après le cocktail, rendez-vous au Chalet Suisse. Je le pratiquais depuis 3 ou 4 ans, un homme droit et efficace. C’était devenu un ami et j’allais avoir besoin de lui. Il n’était pas de la carrière, comme on dit, ingénieur quat’z’arts pas énarque, il allait toujours droit au but. — OK, Jean-Pierre, d’ici une heure, une heure et demie. — Discret hein ! Réserve un petit salon, je serais seul. Il ne me restait plus qu’à deviser gentiment avec tout ce beau monde, j’étais anxieux, c’est la première fois que j’allais ouvrir le coffre-fort d’une Mairie, ôter les scellés à une offre, en changer le contenu et tout cela en faisant du premier édile mon complice. Et tout ça ne servirait à rien si je ne faisais pas changer la notation du comité d’évaluation des offres techniques. J’étais le premier il y a encore quelques jours et je me retrouvais second à cause de mes partenaires qui avaient renversé le cours naturel des choses. Il me paraît important de préciser que je représentais une société de premier ordre et qui avait plus de références dans ce qui lui était demandé que la somme de toutes celles de ses concurrents. Et tout cela parce qu’une société de géologie, implantée pour d’autres raisons dans le pays et qui travaillait avec les deniers de l’Etat français, avait décidé de se mettre elle aussi à concurrencer le secteur privé. Une vraie catastrophe. C’est alors que le géologue en chef, mon concurrent vient me saluer, l’air doucereux et m’invita à une fête qu’il organisait chez lui, la veille de la déclaration des résultats. On va l’appeler Duduche, il le mérite bien. J’acceptais avec plaisir son invitation. C’est alors qu’il me dit : — On a des tas de projets Patrick, il faudra qu’on en parle un peu plus tard. Ça te dirait de nous représenter ? Je vais être particulièrement occupé les prochains mois pour pouvoir le faire efficacement. — On en reparlera plus tard, si ça ne te fait rien. Aujourd’hui, on est concurrent. Je n’oubliais pas d’avoir l’air sûr de moi, cocu, mais ne le sachant pas, comme il se doit, et surtout, comme il l’espérait. Cette petite touche d’agressivité le rassura. Il était temps de filer au Chalet Suisse. Jean-Pierre arriva un quart d’heure plus tard et je lui dévoilais mon plan. C’est un grand éclat de rire qui ponctua la fin de mon exposé. — Tu es dingue ! Putain, j’aime ! Reprenant son calme il me fit quand même savoir que je demandais peu et beaucoup à la fois en ce qui concernait son intervention. Je ne répondis pas, je savais que sa décision était importante, pas forcément essentielle, mais elle donnait à mon plan une meilleure chance d’aboutir. C’était la cerise sur le gâteau et le connaissant, je ne doutais pas qu’il y participât s’il sentait que c’était presque gagné. — Nous avons le temps d’en reparler, lui dis-je. J’avais rendez-vous devant la Mairie, c’était l’heure. Sinnerman (affaire thomas Crown) [...]

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