Fait suite à Cabezon (3)
Pour dire la vérité, j’avoue ne plus guère me souvenir du motif exact pour lequel l’ambassade, ce soir-là, avait convié notre petite communauté d’expatriés dans l’immense salon d’honneur où elle recevait d’ordinaire ses hôtes de marque. La visite officielle d’un ministre influent, venu conclure une vente d’avions ou la construction d’une centrale électrique ? L’intronisation solennelle du nouvel ambassadeur d’un pays ami ? Le passage dans la capitale d’un groupe d’élus français en voyage d’études, ou d’agrément, les deux genres ayant parfois fâcheusement tendance à se confondre ? J’ai beau chercher, ma mémoire me fait défaut. Ce dont je me souviens, par contre, c’est que lors de chaque réception donnée sur ce petit bout de territoire français, le port du smoking était obligatoire – le plus ridicule étant, sans aucun doute, les circonstances ayant poussé nos émérites diplomates à exiger de leurs invités le port de cet accoutrement pingouinesque.
Il faut savoir en effet qu’à chacun des pince-fesses qu’organisait les représentants de l’hexagone à Q., tous les membres sans exception de la colonie française étaient invités (et croyez-moi, certains fonctionnaires n’auraient pas manqué de hurler à la discrimination si tel n’avait pas été le cas). Or, il se trouve que notre grande famille comptait en son sein quelques tempéraments pour le moins bouillants – dangereux activistes pour les uns, adolescents attardés pour les autres, la plupart, en tout cas, enseignants au Lycée Français (mais faut-il y voir un problème générique ?) –, lesquels, considérant que leurs qualités personnelles n’avaient rien à voir avec leur apparence, estimaient que l’ensemble blue-jean /col roulé / mocassins constituait une tenue suffisamment décente pour honorer leur bristol.
Malheureusement pour le matricule de nos véhéments profs, les autorités locales trouvaient cette manifestation d’indépendance vestimentaire bien peu respectueuse de la noble condition qui était la leur. Ministres, prélats et militaires de haut rang s’émurent donc officiellement, dans cette langue fleurie et garnie de circonvolutions rhétoriques qu’exige la diplomatie internationale, de ce qu’ils considéraient comme un manque flagrant de considération à leur endroit. Et c’est sur leurs injonctions, polies mais fermes, que notre cher ambassadeur avait rendu obligatoire le port du smoking.
Avait-il trouvé dans cette mesure drastique le moyen de restaurer son autorité à bon compte, je l’ignore ; mais sa décision avait au moins l’insigne avantage de laisser nos contestataires à la porte. Depuis, flattés de se savoir écoutés, les ministres et les élus du peuple puisaient sans vergogne dans les caisses du pays pour mieux rivaliser d’élégance à chaque raout ; quant aux prélats et aux militaires, ayant toujours dans leur garde-robe soutane en tissu précieux ou uniforme d’apparat, ils étaient pour leur part déjà déguisés du matin au soir – sauf lorsqu’ils allaient s’encanailler dans les quartiers les moins bien famés de Q., évidemment…
Après avoir présenté mes respects et autres hommages à qui de droit, je me retrouvai au milieu d’une foule bigarrée dans la grande salle de réception. Sur un flan de celle-ci, un feu de cheminée crépitait joyeusement, sans doute pour faire oublier à chacun combien les nuits sont fraîches en altitude. De l’autre côté, se trouvait un buffet allègrement pris d’assaut par un flot de convives, tandis que des laquais en livrée promenaient dans l’assistance des plateaux remplis de flûtes de champagne et de petits fours. Pour un peu, dans le chatoiement des costumes, le murmure confus des conversations et les tintements de verres, on se serait cru dans la grande scène du bal qui clôt Le Guépard ; pour ma part, tel Burt Lancaster, je regardais d’un œil las ce tableau viscontien, légèrement suranné, en me demandant si je serais encore présent l’année suivante.
Autour de moi, certains convives, professionnels des affaires eux aussi, ne se gênaient pas pour porter sur moi la moue gênée qu’on réserve à ceux qui n’ont pas de chance, tandis que d’autres me souriaient timidement, tout en m’observant de travers. Décidément, pour avoir à ce point laissé filtrer sa conviction d’être vainqueur dans quelques jours, mon concurrent était un fieffé imbécile.
Près du bar, derrière trois rangées de pique-assiettes endimanchés se marchant sur les pieds, se tenait Jean-Pierre, le conseiller commercial de l’ambassade – un homme droit et efficace qui, depuis trois ou quatre ans que je le pratiquais, était devenu un ami. Ça tombait bien, j’allais avoir besoin de lui.
– Il faut qu’on se parle, lui dis-je. On dîne ensemble, ce soir ?
– Pas de problème, me répondit-il. Le Chalet Suisse dans une demi-heure ?
Entre autres qualités, Jean-Pierre possédait celle d’aller toujours droit au but. Précisons, sans mauvais esprit, qu’ancien salarié du privé, cet ancien quat’z'arts n’avait pas fait l’ E.N.A., ceci expliquant sans doute cela.
– D’accord, j’ai dit. Mais discret, hein ! On prendra un salon.
La fête battait son plein, je devisais gentiment avec tout ce joli monde, tentant de masquer mon anxiété – après tout, c’était la première fois que j’allais forcer un coffre-fort – et ce qui devait arriver arriva : mon concurrent direct, géologue de profession (appelons-le Duduche, il le mérite bien) vint me saluer, l’air doucereux. Après les civilités d’usage, il m’invita à la fête qu’il organisait chez lui la veille des résultats. Les yeux brillants, j’acceptai sa proposition avec plaisir.
– Mon cher Patrick, nous avons de grands projets pour l’avenir, poursuivit-il. Il faut qu’on en parle. Par exemple, que dirais-tu de nous représenter ? Je vais être assez occupé, ces prochains mois…
– Nous en reparlerons plus tard, si ça ne te fait rien, mon cher Duduche, répliquai-je, d’un ton que j’escomptais le plus vif possible. As-tu oublié que nous sommes concurrents, en ce moment ?
Je m’efforçai d’avoir l’air sûr de moi, cocu et ignorant son infortune, comme il devait l’espérer. Loin de l’effaroucher, cette petite touche d’agressivité sembla le rassurer, au contraire. Il n’insista pas, et se retira, un bref sourire aux lèvres. Derrière lui, près de la porte d’entrée, il y eut une nouvelle vague d’arrivants, et je profitai de la cohue pour m’éclipser.
Jean-Pierre me rejoignit quelques instants plus tard au Chalet Suisse, plantureux restaurant du centre-ville, particulièrement prisé pour la qualité de sa cuisine… et les discrets salons privés qu’on y trouvait à l’étage. Dans la tiédeur de la nuit, nous avons commandé quelques mets délicieux, et c’est autour d’un verre de Puligny-Montrachet que, prenant mon ami entre quatre yeux, je lui dévoilai mes intentions. Un grand éclat de rire ponctua la fin de mon exposé.
– Putain Patrick, tu es dingue ! s’exclama-t-il. Ah, j’aime ça !
Reprenant son calme, il me dit que je lui en demandais à la fois peu et beaucoup. Sachant sa décision importante, mais pas forcément essentielle, je ne répondis pas. S’il acceptait d’intervenir comme je le souhaitais, j’obtiendrais de meilleures chances d’aboutir. Le connaissant, je ne doutais pas qu’il participe, mais je tins avant tout à le rassurer.
– Nous avons le temps d’en reparler, lui dis-je en regardant ma montre. Réfléchis bien…
Sinnerman (affaire thomas Crown)







on août 3rd, 2007 at 16:49
héhéhé … génial!
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on août 4th, 2007 at 5:25
J’ai remarqué que, dans ces histoires, il y a toujours des curés et des militaires à qui on taille des costards……..
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on août 4th, 2007 at 5:27
D’ailleurs ce n’est pas fait pour me déplaire
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on août 14th, 2007 at 9:01
[...] Fait suite à Cabezon (4) [...]