Fait suite à Cabezon (4)
Après avoir réglé l’addition et salué Jean-Pierre, j’ai tranquillement rejoint mon rendez-vous. Assis à l’arrière de sa voiture, Cabezon m’attendait. D’un léger mouvement du bras, il m’a fait signe de monter à ses côtés, et son chauffeur nous a rapidement menés dans une ruelle déserte, à l’arrière de l’hôtel de ville, où se trouvait le discret accès privé permettant d’accéder aux bureaux. Une fois la porte refermée sur nous, Cabezon me dévisagea des pieds à la tête.
– Une vraie tenue d’Arsène Lupin ! sourit-il.
– J’étais à l’ambassade, lui répondis-je d’un ton maussade.
Je l’ai dit, j’étais un peu nerveux, mâchant et remâchant l’angoisse d’avoir oublié quelque chose, et je l’ai suivi sans mot dire dans une enfilade de couloirs sans fin, mon attaché-case à la main. Cabezon a stoppé devant la porte de son bureau, et j’ai découvert, à l’angle du couloir, au fond d’une petite niche creusée dans le mur, une magnifique statuette de la Vierge, datant probablement de l’époque coloniale. Une faible lumière éclairait son visage.
Cabezon se plaça devant la statuette, fit le signe de croix et une légère génuflexion. S’écartant, il tourna la tête dans ma direction, attendant visiblement que je l’imite. Je m’exécutai en silence, ce n’était pas le moment de tergiverser.
– Vous êtes croyant, Patrick ? me demanda-t-il en chuchotant.
N’étant plus à un mensonge près, j’acquiesçai. Un brin nerveux, il m’expliqua que nous étions en train de commettre un péché dont nous allions devoir nous confesser sans tarder.
– Attendez au moins qu’il y ait prescription, tentais-je de le dérider.
Etait-ce la nuit, la statuette de la Vierge, ou l’atmosphère pesante régnant dans les bâtiments ? Cabezon avait perdu de sa superbe. Devant le coffre qu’il venait d’ouvrir, je lui tendis ma flasque. Sans un mot, il enfourna le goulot dans sa bouche, tandis que je prenais la grosse enveloppe contenant mon offre, dont je fis sauter le sceau de cire à l’aide d’un scalpel.
En tout et pour tout, j’avais cinq pages à remplacer. Je regardai les paraphes et la couleur des encres, les imitai soigneusement et les lui tendis. A son tour, il les signa, sans sourciller, comme pour se débarrasser au plus vite du forfait qu’il accomplissait. Ensuite, je renumérotai les nouvelles pages et les remis à leur place dans le document.
Cabezon m’observait, l’air grave. J’ai glissé les originaux dans la poche intérieure de ma veste, pendant qu’il confectionnait le sceau de cire. Une fois qu’il eut terminé, il se resservit un peu de whisky et me tendit la flasque. Je bus à mon tour en admirant notre ouvrage. Sans que nous échangions un mot, mon enveloppe reprit sa place dans le coffre.
Dehors, alors que j’allais m’éloigner, il fut saisi d’une soudaine angoisse.
– Et les originaux ? Qu’en avez-vous fait ? me rattrapa-t-il. Il faut les détruire. Si ces pages tombent dans de mauvaises mains, nous n’aurons plus qu’à quitter le pays, vous et moi !
– Quitter le pays ? répétais-je, en lui montrant les précieuses pages. C’est exactement ce qui m’attend si je ne conclus pas cette affaire !
Sur cette réplique, je lui tournai le dos. Laissant derrière moi un Cabezon commençant à comprendre que nous n’en avions pas fini, lui et moi, je ne voulais pas affronter son regard à ce moment-là. Les jours suivants, je suis resté parfaitement invisible. Depuis longtemps, j’avais programmé avec quelques amis une partie de chasse et de pêche, à la Mica, aux pieds de l’Antisana. Un parfait dérivatif pour mes idées sombres…







on août 14th, 2007 at 20:34
Excellent ….
[Reply]
on août 21st, 2007 at 11:16
[...] suite à Cabezon (5) Aller à la Mica relevait de l’exploit. Pas vraiment de l’exploit, mais deux choses [...]