Cabezon (6)

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Mardi 21 août 2007 - 11:16

Fait suite à Cabezon (5)
antisana2.jpgAller à la Mica relevait de l’exploit. Pas vraiment de l’exploit, mais deux choses étaient indispensables à cette époque. Tout d’abord, avoir une bonne jeep, on dit un 4×4 aujourd’hui, ensuite obtenir la permission du propriétaire des lieux. Il y avait un bâtiment de ferme à franchir pour accéder au lac, fermé par une barrière avec un capataz qui vous demandait de présenter patte blanche.
Bien sûr la lagune était propriété de l’État, mais son accès réservé dépendait du propriétaire de l’hacienda. Ce n’était pas plus mal quand on sait ce que certains visiteurs font de ce genre de petit paradis immaculé et des détritus qu’ils laissent après leur passage.
Petit paradis, c’était une manière de parler ! 4000 mètres d’altitude, une lagune noire et profonde entourée de terrains spongieux et humides, une pluie généralement persistante sauf dans de rares moments qui revenaient régulièrement dans la journée et dans la nuit et qui permettaient de voir Sa Majesté l’Antisana dans toute sa splendeur et sa magnificence. C’était un volcan qui culminait à 5752 mètres dont la dernière éruption avait eu lieu en 1802 et qui n’était toujours pas éteint. La nuit la température passait sous la barre fatidique de zéro degré, ce qui laissait quelques traces de stalactites dans la tente.

Je chargeais ma Jeep, une Renegade noire, 8 cylindres, 5000 cm3, ma chienne, un splendide setter anglais, mes cannes à pêche et mon fusil. Les provisions de bouche n’avaient pas été oubliées ainsi que des sacs de riz, de maïs, de l’huile et des oranges que je réservais à des amis que je m’étais faits lors de ma dernière expédition dans cette zone peu hospitalière.
Trois autres véhicules me rejoindraient là où la piste commençait pour accéder à l’hacienda. Il fallait compter entre trois et quatre heures de route pour accéder à la zone de pêche et de chasse.
C’est donc en convoi que nous accédâmes à la barrière qui menait au lac. Je donnai au capataz mon autorisation ainsi que des sacs de bonbons pour les nombreux enfants qui peuplaient la cour de la ferme et qui manifestement étaient son oeuvre et le résultat de l’exercice soutenu du droit de cuissage que tout bon contremaître d’hacienda s’octroie sur la population locale.
Quelques Kilomètres plus loin je fis signe à mes collègues de chasse et de pêche de continuer sans moi et je pris un petit chemin à peine dessiné dans le paramo et une centaine de mètres plus loin j’arrêtai la jeep et sortis. J’allumai une cigarette et commençai à attendre.
La chienne sortit et je lui fis signe de ne pas bouger.
Le bout d’un bonnet multicolore ne tarda pas à se montrer derrière une butte de terrain. Elle disparut, puis revint ainsi deux ou trois fois.
Je commençai à décharger mes sacs, 50 kilos de riz, 50 kilos de maïs, 15 litres d’huile et une vingtaine de kilos d’oranges.
— Pablito, viens ici, criais-je à un moment, et je lançais une orange dans la direction du bonnet qui venait une nouvelle fois d’apparaître.
Le petit bonhomme ne devait pas mesurer plus d’un mètre. Il m’avait vendu des truites il y a environ deux mois alors que je pêchais sans succès dans la lagune.
Des truites magnifiques de 2 à trois kilos chacune. Il les attrapait à la main dans les petits rios qui alimentaient la lagune. Je le soupçonnais d’utiliser une espèce de curare.
— Peur du chien…
Ma chienne s’appelait Bella, elle ne lui aurait pas fait de mal, mais je la fis entrer dans la voiture.
Je lui montrais les sacs et lui dis d’aller chercher son père ou sa famille, car manifestement il ne pourrait porter tout ça.
Ils n’étaient pas bien loin. Ils prirent possession des sacs avec de grands “merci patron” un peu énervants. Je souris, je n’avais rien d’autre à dire. Ils vivaient sur ces terres, à 4000 mètres d’altitude, plus ou moins acceptés par les propriétaires terriens, chaque invasion les avaient repoussés un peu plus haut dans la montagne, l’Inca tout d’abord, puis les colons espagnols qui petit à petit cultivaient de plus en plus haut leurs terres.
Avant de partir, je donnais quelques billets à Pablito en lui demandant de me rejoindre discrètement sur les lieux de pêche et du campement avec des truites pour le repas du soir. Je savais mes compagnons peu doués pour la pêche, et la lagune peu généreuse à cette époque de l’année surtout avec la pluie des derniers jours.
Une fois devant la lagune, j’installais mon igloo, - 5 minutes avec cette superbe petite tente que j’avais achetée au vieux campeur à Paris — , je mis mes bottes et me dirigeai, canne à pêche en main, vers un coin isolé où je m’essayai en vain à la capture de belles pièces. 2 ou trois petites truites mordirent, je les rejetai immédiatement.
Bella me regardai un peu furieuse. Elle attendait sa partie de chasse. Les bécasses pullulaient par ici. Elles vivaient d’une manière endémique dans ces régions marécageuses. Elles ne migraient pas ou peu, d’un coin du pays à l’autre peut-être, mais c’est tout. Ce serait pour demain.
Pablito arriva peu après. Il avait 5 splendides spécimens de truite saumonée de deux kilos pièce.
Je mis tout cela dans ma muselière et en rentrant au camp :
— Alors les gars, vous n’avez pas allumé le barbecue ?
— Ça porte malheur de l’allumer avant d’avoir du poisson, connard, me dit Pierre qui avait toujours ce langage imagé en dehors de chez lui.
C’est lui qui apportait le Barbecue dans sa Jeep avec le charbon de bois et de bâtonnets d’essence solidifiée pour mettre le tout en route. Par ici, pas de bois, pas d’oxygène non plus.
Je présentai mes truites sur l’herbe. Elles étaient vidées, elles étaient toujours vidées les truites de Pablito.
— Elles sont vidées, dit brutalement, Jean-Jacques !
— Je les vide toujours, puis je balance les tripes dans l’eau, ça attire les autres. La truite c’est un carnassier, du con !
Tout le monde se mit à rire, et les bouteilles commencèrent à s’ouvrir, histoire de se mettre en appétit. Il y avait des entrées, des légumes et de la truite. Un vrai festin.
Alors que nous terminions bruyamment nos agapes nocturnes, le ciel se découvrit, la lune était pleine et commença à éclairer l’Antisana, blanc, immaculé, qui se dégageait lui aussi petit à petit de sa robe de nuages.
— Fan de chichourne, dit Adrien, le Marseillais du lot.
Les Marseillais, c’est bien connu, ça l’ouvre toujours quand il faut se taire.
20 minutes après, le froid se fit plus insistant, l’Antisana décida de s’envelopper de nouveau dans ses nuages, et nous regagnames nos tentes respectives pour une nuit sans rêves. Bella se blottit contre moi jusqu’au petit matin.

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Un commentaire pour “Cabezon (6)”

  1. Cabezon (7) sur Argentine au jour le jour a dit:

    [...] suite à Cabezon Ce matin-là, il faisait froid et humide. J’enfilai mes affaires de chasse au grand plaisir [...]

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