Cabezon (8)
vu 457 foisFait suite à Cabezon (7)
Colona était un homme grand et maigre. Vous savez, de ceux qui n’ont pas plus d’épaisseur de face que de profil. Il aurait bien aimé être chef, mais il ne serait jamais qu’un second couteau. Moi, à moins de savoir dans quel placard il avait caché le cadavre de sa femme, même comme coursier je n’en aurais pas voulu. Sans doute Cabezon détenait-il une histoire de cette nature pour le faire filer droit. Il essayait de se faire pousser depuis des années une petite moustache et un bouc, sans grand résultat compte tenu d’un système pileux déficient.
Mais c’est lui qui s’occupait du comité d’évaluation, c’est lui qui m’avait fait passer de la première à la seconde place tout en me laissant croire le contraire.
Il m’attendait au bar et je l’entraînais immédiatement dans un salon privé en demandant ne bouteille de whisky, une autre de Güitig et des glaçons. Une eau pétillante merveilleuse la Güitig. Mais c’est une autre histoire. Comme je n’avais pas l’intention d’être aimable autant commencer par l’analgésique préféré des équatoriens le whisky. Ils arrivaient juste derrière les Vénézuéliens à cette époque pour la consommation de ce breuvage. Des litres par an !
— J’ai discuté avec le Maire, commença-t-il, ce que vous demandez est impossible.
Il commença à me débiter un long argumentaire, il y avait dix personnes, 10 ingénieurs, des professionnels, des gens respectables, qui constituaient le comité d’évaluation et il ne pouvait leur demander de changer leur avis sur la notation qu’ils avaient attribuée à chaque élément de notre dossier. Le travail s’effectuait à Tumbaco, près de son domicile, dans une grande maison que la Mairie avait louée pour les mettre à l’abri de toute tentation.
Cela dura 10 bonnes minutes. Je le laissai se noyer dans son argumentaire. Autant qu’il se fatigue. Moi j’avais le temps.
— Vous avez fait changer les résultats une fois, revenez à la première évaluation.
— Qui vous a dit ça ?
À ce moment-là, la moutarde commença à me monter au nez. Ahhhh, la moutarde, le problème existentiel de tous les expatriés de fraîche date, mais passons.
Très sèchement et en quelques paroles bien senties, je lui fis comprendre que je n’avais pas de temps à perdre en jérémiades et en arguties et qu’il était grand temps de jouer cartes sur table. Bien sûr je le savais, d’ailleurs, Duduche, mon concurrent s’en était suffisamment vanté devant ce qu’il croyait être ses amis. Malheureusement, ils ne l’étaient pas tous. Un amateur qui risquait de mettre cette belle opération en miettes s’il continuait cette alliance incongrue.
— C’est une entreprise d’État, ils ont la préférence.
C’est à ce moment précis que Jean-Pierre entra dans le salon. Je lui résumai la situation et les arguments. Après deux whiskys avalés rapidement, il avait une descente presque surnaturelle, il commença son cirque. Et, quand je dis cirque, ce fut du grandiose. Je ne suis pas là pour vous faire des confidences inavouables, mais il le mit plus bas que terre, réclama un entretien immédiat avec le Maire et lui assena avec une force incroyable deux éléments :
Tout d’abord, que son choix c’était la société que je représentais, ensuite que si je ne devais pas gagner, il y aurait un énorme scandale qui balaierait tous les élus de cette administration municipale.
Vous pensez sans doute qu’il est assez rare que des fonctionnaires s’impliquent dans des affaires privées ? Non, ce qui est assez rare c’est qu’ils le fassent de cette manière aussi directe, mais on manquait de temps. Pas d’espace pour des salamalecs.
— Vous permettez que je passe un coup de fil, demanda alors Colona.
— Pas de problème, je commande le repas pendant ce temps, que désirez-vous ?
— Une truite me dit-il en sortant.
Une truite, morbleu, j’étais un peu en surdose.
— Je n’ai pas été trop dur, demanda Jean-Pierre ?
Puis on se mit à rire tous les deux. Whisky ?
À son retour Colona était pâle, très pâle.
— Je viens de parler avec le Maire, il y a bien une solution, mais c’est un peu difficile à mettre en place.
Jean-Pierre en profita pour s’éclipser, en remit une petite couche à l’attention de Colona et me donna rendez-vous pour le lendemain matin à son bureau.
— C’est quoi la solution Colona ?
— On peut le faire, on en a déjà parlé, tant avec le Maire qu’avec les ingénieurs du comité. Mais il va falloir les payer.
— À l’avance ?
— Au moment où ils vont le faire.
— Combien ? Je veux être là.
J’avais un petit trésor de guerre pour cette société, un précédent contrat réalisé dans des conditions un peu particulières. Un paiement local plus un fond d’aide à l’engineering généreusement attribué par la France, m’avait fait placer sur un compte qui n’existait dans aucune comptabilité 50.000 us$.
Nous entreprîmes les négociations, ce ne fut pas trop difficile. Cela se ferait le soir, la veille des résultats, dans la maison de Tumbaco, les ingénieurs devraient y rester jusqu’au lendemain. J’amènerai pour ma part 4000 dollars par tête de pipe (20 mois de salaire pour eux à cette époque) de la boisson, de quoi manger et des putes.
En sortant du restaurant, je me dirigeai vers l’antre de Conchita. J’allais avoir besoin de ses services.

(2 votes, moyenne: 4.5 sur 5)
15 septembre 2007 à 6:58
AAAAAh !….. Les services de Conchita …..
24 septembre 2007 à 10:16
[...] Fait suite à Cabezon (8) [...]