Cabezon (9)
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Elle était contente de me voir Conchita. Elle se demandait si j’allais revenir. Les filles en voyant se mirent à rire et à glousser, elles avaient manifestement suivies de près ce début d’aventure et devaient, elles aussi, avoir plus ou moins supputée sur l’éventualité de mon retour.
Il ne me restait plus qu’à passer commande. De la nourriture, du rhum, du coca et une dizaine de filles. Prévoir une camionnette pour le transport et fixer les horaires. C’était la partie la plus facile. Mais il fallait faire les choses bien tant pour elles que pour les gaillards qui allaient être surpris par cette fête inattendue. Il fallait aussi les tenir jusqu’au petit matin dans cette maison. Il ne fallait pas que l’un d’eux s’échappe et se mette à raconter à mes concurrents ce qui était en train de se tramer.
Elle avait un sens de l’organisation remarquable Conchita. Quand elle me fit part de ce qu’elle prévoyait faire, je lui donnais mon accord. Un cochon entier de Sangolqui sur son lit de braise, elle passerait demain matin le commander. Le cochon de Sangolqui, c’était un plat savoureux. Il cuisait des heures entières dans un grand four en terre, dans ce petit hameau de Sangolqui, et puis était disposé sur une espèce de barbecue avec de la braise, pour le conserver au chaud. La chair fondait dans la bouche et la peau était croquante et délicieuse.
Des salades, des sauces, du riz bien entendu, on ne fait rien sans riz par ici. Et rhum coca pour tout le monde, une caisse de rhum, deux caisses de coca, une caisse de güitig.
C’était la surprise. Mais je réservais une autre surprise à Colona. Je savais très bien qu’il comptait étouffer une partie de l’argent. Je savais que des 4000 dollars qu’il m’avait demandés pour chacun d’eux il pensait en détourner une bonne partie.
Je devais impérativement voir Cabezon le lendemain et lui faire comprendre l’intérêt de la manoeuvre que j’avais prévue. Il me fallait aussi voir Jean-Pierre, passer un coup de fil en France pour avoir l’autorisation d’utiliser les fonds gardés et voir mon banquier préféré pour les retirer. Rude journée en perspective. Je serais bien rentré directement chez moi pour dormir, mais je compris que je risquais de vexer profondément Conchita si je m’éclipsais.
Il me fallut donc me sacrifier sur l’autel du stupre, la vie nous réserve parfois de ces épreuves dont on ne garde pas forcément un mauvais souvenir.
À 6 heures du matin, ce fut une fois de plus l’odeur du café et de pain grillé qui me fit sortir du lit.
Il me fallait filler au bureau et passer un coup de fil au PDG. Bien entendu, il tremblait dans ses bottines à l’écoute de mon plan.
— Vous êtes sûr, Patrick ? Et s’ils retournaient leur veste encore une fois ? Et si et si et si…
Il voulait parler à Jean-Pierre afin de se réconforter, je m’en doutais un peu et c’était bien naturel. À 10.000 kilomètres de distance, on ne voit pas les choses de la même manière.
— Putain Patrick, j’espère que ça va marcher, me dit Jean-Pierre après une demi-heure de conversation avec le PDG pour le convaincre que mon plan était plus que parfait.
Nous étions dans son bureau et il souriait en me disant cela. Je lui avais fait part des détails, mais comme nous savions l’un comme l’autre que les détails sont toujours soumis à des impondérables, une indicible angoisse avait commencé à nous saisir.
Il me fallait passer à la banque, nulle part et encore moins en Équateur, on ne sort comme ça 50.000 dollars d’un compte.
C’était un homme charmant et compétent mon banquier. Français, il avait été nommé À Q. après une prise de contrôle d’une banque équatorienne par une banque française. Bon, il était un peu en disgrâce, aux frais dirons-nous, il avait été surpris, c’est ce que les mauvaises langues racontaient, à la frontière espagnole avec des pièces d’or et autres valeurs d’un client important qui avait peur des nationalisations. Il y en eut plusieurs comme cela. Pour ceux qui ont de la mémoire, c’était l’époque où l’on croyait encore que Mitterrand fût un homme de gauche.
Par ici on était plutôt content, c’était un must une personne de cette compétence dans cet endroit perdu.
— En début d’après midi, Patrick. Tout sera prêt. 10 liasses de 4000 et le reste en vrac.
Restait Cabezon. Une piqûre de rappel ne lui ferait pas de mal, puis il fallait que je lui explique que les petits ingénieurs étaient plus importants qu’il ne le pensait.
Une heure dans la salle d’attente. Incroyable le nombre de personnes qui peuvent attendre dans ce genre d’endroit. Elles sont reçues en fonction de critères qui n’ont rien à voir avec l’heure d’arrivée. Certains y passent des journées entières sans succès. C’est pourquoi passent régulièrement des vendeurs de bonbons, de sandwichs, de cigarettes, de boissons gazeuses et autres petits encas qui permettent d’attendre sans dépérir.
J’en profitais pour me faire cirer les chaussures et mettre au point le discours que je m’apprêtais à lui servir.
— Ne soyez pas inquiet, vous avez gagné, commença-t-il.
— Je n’ai aucune raison de ne pas vous faire confiance, mentis-je. Ce n’est pas pour cela que je suis ici.
Cela dura un bon moment, car je m’immisçais dans une partie de son administration qui à ses yeux ne me regardait pas.
— Il faut bien que Colona fasse ses petits bénéfices. Comment voulez-vous que je tienne mes gens ?
— Vos ingénieurs méritent plus de respect que cela. Il ne s’agit pas d’une commission qu’ils vont recevoir. Je ne tiens pas à ce qu’ils puissent percevoir la moindre part de mépris dans ce règlement. Pendant les deux ou trois ans qui vont suivre, ces mêmes personnes seront nos contrôleurs et devront accepter nos études. J’attends aussi du respect de leur part.
Je continuais longuement, avec passion, il finit par comprendre.
— Je vais parler à Colona, on doit se voir plus tard. OK pour que vous donniez directement l’argent, pour le petit discours que vous voulez leur faire et pour la fête. Mais Patrick ! Laissez-lui quelque chose.
— 5000 ?
— Voilà.
— Je lui dirais que c’est de votre part.
C’était la première fois que je le voyais rire.
