Archive pour la catégorie 'Borges'

17
août

Je me shoote à l’Aleph

aleph.jpgJe sais, certains préfèrent les champignons hallucinogènes (quel manque d’imagination !), moi, c’est l’Aleph. Un petit extrait, juste pour vous en donner le goût :

[…]La connaissance d’un fait suffit pour percevoir sur-le-champ une suite de traits qui le confirment, insoupçonnée auparavant ; je m’étonnai de ne pas avoir compris jusque-là que Carlos Argentine était un fou. Tous ces Viterbo, d’ailleurs… Beatriz (je le répète moi-même fréquemment) était une femme, une enfant d’une clairvoyance presque implacable, mais il y avait en elle des négligences, des distractions, des dédains, de véritables cruautés qui peut-être demandaient une explication pathologique. La folie de Carlos Argentine me combla d’un bonheur pervers ; dans notre for intérieur nous nous étions toujours détestés.

Arrivé rue Garay, la bonne me pria de bien vouloir attendre. Monsieur était, comme toujours, à la cave, en train de révéler des photographies. Près du vase sans une fleur, sur le piano oublié, le grand portrait de Beatriz, gauchement peint, souriait, plus irréel qu’anachronique. Personne me pouvait nous voir ; dans un élan désespéré de tendresse, je m’approchai du portrait et lui dis :

– Beatriz, Beatriz Elena, Beatriz Elena Viterbo. Beatriz chérie, Beatriz à jamais perdue, c’est moi, Borges.

Carlos entra peu après. Il parla sèchement; je compris qu’il n’était pas capable d’une autre pensée que de la perte de l’Aleph.

– Un petit verre de ce pseudo-cognac, ordonna-t-il, et tu te fourreras dans la cave. Tu sais, le décubitus dorsal est indispensable. De même que l’obscurité, l’immobilité, une certaine accommodation de l’œil. Tu te coucheras sur le pavé et regarderas fixement la dix-neuvième marche de cet escalier opportun. Je m’en vais, je baisse la trappe et tu restes seul. Au bout de quelques minutes, tu verras l’Aleph. Le microcosme d’alchimistes et de cabalistes, notre ami concret, proverbial, le multum in parvo.

Une fois dans la salle à manger il ajouta :

– Naturellement, si tu ne le vois pas, ton incapacité n’annule pas mon témoignage… Descends ; °© d’ici peu tu pourras engager un dialogue avec toutes les images de Beatriz.

Je descendis rapidement, car j’en avais assez de ses paroles futiles. La cave, guère plus large que l’escalier, ressemblait beaucoup à un puits. Je cherchai vainement du regard la malle dont Carlos Argentino m’avait parlé. Des caisses remplies de bouteilles et des sacs en toile embarrassaient l’un des angles. Carlos prit un sac, le plia et le plaça à un endroit précis.

– L’oreiller est médiocre, expliqua-t-il ; si je le soulève d’un seul centimètre, tu ne verras rien et tu seras tout penaud. Étale sur le sol ta grande carcasse, et compte dix-neuf marches.

J’obéis à ses ridicules instructions. Finalement il s’en alla. Il referma la trappe avec précaution ; j’avais l’impression que l’obscurité était totale, malgré une fente que je distinguai ensuite. Tout à coup, je compris le danger que je courais : je m’étais laissé enterrer par un fou, après avoir bu un poison. Les bravades de Carlos trahissaient la terreur intime que je ne visse pas le prodige ; Carlos, pour défendre son délire, pour ne pas savoir qu’il était fou, devait me tuer. J’éprouvai un malaise confus, que j’essayai d’attribuer à la rigidité et non à l’action d’un narcotique. Je fermai les yeux, les ouvris. Alors je vis l’Aleph.

J’en arrive maintenant au point essentiel, ineffable de mon récit ; ici commence mon désespoir d’écrivain. Tout langage est un alphabet de symboles dont l’exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent ; comment transmettre aux autres l’Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ? Les mystiques, dans une situation analogue, prodiguent les emblèmes : pour exprimer la divinité, un Perse parle d’un oiseau qui en une certaine façon est tous les oiseaux ; Alanus ab Insulis, d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part ; Ézéchiel d’un ange à quatre visages qui se dirige en même temps vers l’Orient et l’Occident, le Nord et la Sud. (Je ne me rappelle pas vainement ces analogies inconcevables ; elles ont un rapport avec l’Aleph.) Peut-être les dieux ne me refuseraient-ils pas de trouver une image équivalente, mais mon récit serait contaminé de littérature, d’erreur. Par ailleurs le problème central est insoluble : l’énumération, même partielle, d’un ensemble infini. En cet instant gigantesque, j’ai vu des millions d’actes délectables ou atroces ; aucun ne m’étonna autant que le fait que tous occupaient le même point, sans superposition et sans transparence. Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c’est ainsi qu’est le langage. J’en dirai cependant quelque chose.

A la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux quelle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose (la glace du miroir par exemple) équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. Je vis la mer populeuse, l’aube et le soir, les foules d’Amérique, une toile d’araignée argentée au centre d’une noire pyramide, un labyrinthe brisé (c’était Londres), je vis des yeux tout proches, interminables, qui s’observaient en moi comme dans un miroir, je vis tous les miroirs de la planète et aucun ne me refléta, je vis dans une arrière-cour de la rue Soler les mêmes dalles que j’avais vues il y avait trente ans dans le vestibule d’une maison à Fray Bentos, je vis des grappes, de la neige, du tabac, des filons de métal, de la vapeur d’eau, je vis de convexes déserts équatoriaux et chacun de leurs grains de sable, je vis à Inverness une femme que je n’oublierai pas, je vis la violente chevelure, le corps altier, je vis un cancer à la poitrine, je vis un cercle de terre desséchée sur un trottoir, là où auparavant il y avait eu un arbre, je vis dans une villa d’Adrogué un exemplaire de la première version anglaise de Pline, celle de Philémon Rolland, je vis en même temps chaque lettre de chaque page (enfant, je m’étonnais que les lettres d’un volume fermé ne se mélangent pas et ne se perdent pas au cours de la nuit), je vis la nuit et le jour contemporain, un couchant à Quérétaro qui semblait refléter la couleur d’une rose à Bengale, ma chambre à coucher sans personne, je vis dans un cabinet de Alkmaar un globe terrestre entre deux miroirs qui le multiplient indéfiniment, je vis des chevaux aux crins denses, sur une plage de la mer Caspienne à l’aube, la délicate ossature d’une main, les survivants d’une bataille envoyant des cartes postales, je vis dans une devanture de Mirzapur un jeu de cartes espagnol, je vis les ombres obliques de quelques fougères sur le sol d’une serre, des tigres, des pistons, des bisons, des foules et des armées, je vis toutes les fourmis qu’il y a sur la terre, un astrolabe persan, je vis dans un tiroir du bureau (et l’écriture me fit trembler) des lettres obscènes, incroyables, précises, que Beatriz avait adressées à Carlos Argentino, je vis un monument adoré à Chacarita, les restes atroces de ce qui délicieusement avait été Beatriz Viterbo, la circulation de mon sang obscur, l’engrenage de l’amour et la transformation de la mort, je vis l’Aleph, sous tous les angle, je vis sur l’Aleph la terre, et sur la terre de nouveau l’Aleph et sur l’Aleph la terre, je vis mon visage et mes viscères, je vis ton visage, j’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable. univers.[…]

09
mai

Borges, l’auteur tué par le lecteur

Un très bon texte de Michel Lapierre dans Le Devoir.
Un extrait mais n’oubliez pas d’aller lire le reste :

Borges, l’auteur tué par le lecteur
Sans lecteur, l’auteur n’existerait pas. Cette lapalissade n’en est plus une depuis qu’un grand écrivain, Jorge Luis Borges (1899-1986), n’a pas craint de placer le lecteur au-dessus du créateur. «Les bons lecteurs, affirmait-il, sont des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs.»[…]

27
mar

L´entretien Borges/Ramón Chao

ENTRETIEN AVEC JORGE LUIS BORGES
PAR RAMÓN CHAO. PARU DANS LE MONDE DIPLOMATIQUE

Grand voyageur malgré sa cécité, Borges a souvent visité Paris. Son lieu de prédilection pour y loger, avec sa compagne Maria Kodama, était le célèbre Hôtel, rue des Beaux-Arts, haut lieu du dandysme, où séjournèrent longtemps Pierre Loti et Oscar Wilde qui y mourut seul et ruiné. C’est dans la pénombre d’une chambre de cet établissement mythique que, en avril 1978, eut lieu la rencontre avec le vieux sphinx Jorge Luis Borges, l’Argentin universel.

Bonjour, monsieur Borges. Je vous remercie de me recevoir.

Appelez-moi Borges, tout court. J’ai presque quatre-vingts ans. Tous mes amis ont disparu. Lorsque je pense à eux, je pense à des fantômes. Nous sommes tous des fantômes, n’est-ce pas ? En 1955, j’ai perdu la vue et je ne lis plus les journaux. Je n’ai pas souvent l’occasion de parler avec des gens. Aussi, quand j’ai une interview, je remercie mon interlocuteur. Mais je le préviens toujours : je suis trop catégorique, parfois même désagréable. C’est peut-être une réaction contre ma timidité, car je ne suis jamais sûr de ce que je dis. Quand j’affirme quelque chose, je ne fais qu’avancer une possibilité. Je propose donc, avant de commencer, que nous émettions quelques locutions de doute, comme « peut-être », « probablement », « il n’est pas impossible que », etc. Le lecteur les placera lorsqu’il le croira opportun

Pouvez-vous mettre un visage sur une voix ?

Non ; je n’ai pas besoin de le faire. Un penseur anglais disait que toutes les idées, tous les sentiments pouvaient être exprimés par la parole. J’aurais préféré conserver la vue, mais la voix est si personnelle que le fait de ne pas vous voir n’a pas beaucoup d’importance. Il y a une affinité entre les personnes, difficile à expliquer. Mes rapports avec les objets sont plus problématiques, car les objets ne parlent pas. Je ne peux que les toucher. J’aurais dû être sculpteur. Bien sûr, je préférerais vous voir, mais je dois chercher des arguments pour supporter ma cécité, n’est-ce pas ? Autrement je me prendrais en pitié, ce qui est détestable. Bernard Shaw disait que la pitié dégrade autant celui qui s’apitoie que celui qui est pitoyable.

Ce stoïcisme est-il dû à votre situation personnelle ou à l’héritage de vos ancêtres ? Vous descendez d’une famille de militaires. Très courageux, bien entendu.

Mon grand-père, le général Borges, est mort en 1874, au cours d’une bataille contre les Indiens. Son avant-garde décimée, il est resté tout seul sur son cheval blanc. Il s’est avancé au trot vers l’ennemi, qui l’a troué de balles. Cela dit, il n’y a aucune raison de supposer qu’un militaire est courageux. Un individu qui passe sa vie de caserne en caserne pour obtenir de l’avancement et qui étudie la stratégie n’a pas besoin d’être courageux. Et bien sûr, il n’est pas préparé pour gouverner. L’idée de commander et d’être obéi est le propre d’une mentalité infantile. Cela explique que les dictateurs soient des gens immatures.

C’est curieux. Avec votre généalogie de guerres et de violences, vous êtes quelqu’un de pacifique, vous détestez la violence et vous mettez des conditionnels dans toutes les phrases. Est-ce pour cela que vous vous défoulez dans votre oeuvre, faite de crimes, de duels et de trahisons ?

Je n’y avais jamais pensé. Il est possible que je sois, en quelque sorte, la mémoire de mes aïeux. Il se peut qu’à travers moi ils essayent d’effacer leurs vies de guerres et de violences.

Quand avez-vous pensé devenir écrivain ?

Depuis toujours. J’avais trois ou quatre ans quand j’ai commencé à écrire. Mon père, psychologue anarchiste, m’a révélé la valeur de la poésie, le fait que les mots ne sont pas simplement des moyens de communication, mais des sons musicaux, magiques et complexes. J’avais déjà vingt-quatre ans et il me conseillait de continuer à lire, de ne pas écrire jusqu’à ce que j’en aie vraiment besoin. Et surtout, de ne pas me hâter de publier. Lui-même avait écrit un roman, qu’il n’a jamais édité. Au fond, je suis devenu écrivain parce que c’était sa vocation à lui et qu’il n’avait pas réussi. J’ai suivi tous ses conseils. Je le dis avec une certaine nostalgie car, depuis 1955, ma cécité m’empêche de lire. Cette année-là se sont produites deux choses capitales dans ma vie : on m’a nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, et, presque simultanément, je suis devenu aveugle. Deux cent mille volumes à portée de ma main… sans que je puisse les lire.

Vous avez réalisé la vocation de votre père, mais pas complètement. Votre père était dans l’erreur. Vous le reconnaissez vous-même lorsque, dans la préface de Fictions, vous écrivez qu’il est vain de vouloir développer en cinq cents pages ce qui peut être résumé en vingt ou trente.

En fait, je n’ai pas lu beaucoup de romans. J’ai lu Conrad, Dickens, Dostoïevski, Melville… et Don Quichotte, comme tout le monde. Il serait illogique que n’étant pas un lecteur de romans, j’essaye d’en écrire.

La vie est pleine de paradoxes. On vous a attribué le prix Cervantès alors que vous n’aimez pas sa langue, l’espagnol.

Je n’ai jamais dit cela ! J’ai pu dire que le français est une langue très belle, avec des tournures qu’on ne trouve pas ailleurs, comme les y dans « j’y suis, j’y reste » ou les en de « nous en reparlerons ». Mais nous avons, en espagnol, les verbes ser et estar, qui n’existent dans aucune autre langue, et qui séparent le métaphysique du contingent. Nous avons aussi une mobilité enviable des adjectifs et une construction plus souple de la phrase. Les Espagnols ont de quoi être fiers de leur langue. Mais ils ne savent pas la parler. Ils la prononcent comme s’il s’agissait d’une langue étrangère.

Alors, d’où vient cette opinion si répandue que vous n’êtes pas à l’aise en espagnol ?

J’aimerais qu’on me juge pour ce que j’écris, et non pas pour ce que j’ai pu dire. Ou pour ce qu’on m’a fait dire, car, par timidité, parfois je n’ose pas contredire mon interlocuteur. En revanche, lorsqu’on écrit, on corrige jusqu’à l’infini. En fait, cette opinion a été tirée d’une conversation avec Pablo Neruda, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Pendant deux heures, nous avons joué à nous épater. Il m’a dit : « On ne peut pas écrire en espagnol. » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, c’est pour cela que personne n’a jamais écrit en cette langue. » Alors, il suggéra : « Pourquoi ne pas écrire en anglais ou en français ? – Bon, mais sommes-nous sûrs que nous méritions d’écrire dans ces langues ? » Alors nous avons décidé qu’il fallait se résigner à continuer d’écrire en espagnol.

Drôle de conversation entre deux personnes qui ne s’entendaient pas.

Il avait écrit un poème contre les tyrans d’Amérique latine en consacrant quelques strophes aux Etats-Unis, mais pas une seule à Perón. On supposait qu’il était rempli d’une noble indignation ; en fait, il était en train de penser à un procès qu’on lui faisait en Argentine et ne voulait pas indisposer le gouvernement de mon pays. Il était marié à une femme argentine et savait très bien ce qui s’y passait, n’est-ce pas ? Mais il ne voulait pas que son poème lui cause tort. Quand je suis allé au Chili, il s’est éclipsé pour ne pas me voir et il a très bien fait. Les gens voulaient nous opposer. Il était un poète communiste chilien, et moi, poète conservateur argentin, j’étais contre les communistes.

Que reprochez-vous aux communistes ?

Je ne peux pas être d’accord avec une théorie qui prêche la domination de l’Etat sur l’individu. Mais tout ce que je viens de raconter n’a rien à voir avec la qualité de la poésie de Neruda. Lorsque, en 1967, le prix Nobel a été décerné à Miguel Angel Asturias, j’ai tout de suite dit que c’était Neruda qui le méritait. Et il a d’ailleurs fini par l’avoir en 1971. Il ne me paraît pas juste qu’on juge un écrivain pour ses idées politiques. Car s’il est vrai que Rudyard Kipling a défendu l’Empire britannique, il faut aussi reconnaître qu’il a été un grand écrivain.

Pendant un certain temps vous avez ignoré, vous aussi, les crimes des militaires dans votre propre pays.

Au risque de me répéter, l’explication devrait être facile. Quand, comme moi, on commet l’imprudence d’approcher les quatre-vingts ans, on reste assez seul. Comme vous savez, je ne lis pas les journaux et je connais très peu de gens. J’avais cependant entendu parler des « disparitions ». Mes amis m’ont assuré, sincèrement, je crois, qu’il s’agissait de touristes qui simplement changeaient d’endroit, mais qu’il n’y avait pas de « disparitions ». Je les ai crus, jusqu’à ce que les mères et les grands-mères de la plaza de Mayo viennent chez moi. Parmi elles se trouvait la cousine des propriétaires de l’un des journaux les plus importants d’Argentine. J’ai vite compris que cette femme n’était pas une actrice. Elle m’a dit que sa fille était « disparue » depuis six ans. Elle voulait qu’on lui dise la vérité, même si sa fille était morte. Elle s’est adressé aux ministres, au chef de la police, au Vatican, et toujours la même réponse : « Vous l’aurez chez vous dans six mois. » Elle ne l’a jamais revue. Les militaires argentins sont complètement fous.

Comme le terme de « disparu.

La réalité est bien plus terrible : ces « disparus » ont été séquestrés, torturés et assassinés. C’est un film qui finit très mal.

Avant votre cécité, vous étiez critique de cinéma. Regrettez-vous ce temps ?

Pas énormément, car le cinéma a cessé d’être muet.

C’était mieux ?

Bien entendu ! Ensuite est apparu le cinéma en Technicolor. Une autre calamité.

De quel film vous souvenez-vous ?

Un film mis en scène par Josef von Sternberg, sur les gangsters de Chicago [1]. C’était un film épique. Peu de jours après, Carlos Gardel allait chanter dans la même salle de cinéma et je n’ai pas voulu aller l’entendre, de peur de perdre l’impression que m’avait faite ce film. C’est comme ça que j’ai raté Carlos Gardel.

Est-ce que, d’après vous, Carlos Gardel incarne ce que pompeusement on appelle l’âme argentine ?

L’âme argentine a été plusieurs fois pervertie et corrompue. Surtout par l’abominable dictature du général Perón. Je n’ai jamais été péroniste. Le pays a beaucoup changé. En ce moment, nous vivons des années considérées sans doute comme ridicules par le reste du monde, mais qui pour nous sont épouvantables et infernales [2].

De toutes façons, Gardel continue d’être un symbole de l’Argentine. Ne dites-vous pas qu’il chante de mieux en mieux ?

Lorsque j’étais enfant, les hommes dansaient le tango entre eux. Pas les femmes, car les paroles en étaient scabreuses. Ils chantaient à voix basse, d’une façon délibérément inexpressive. Notamment lorsqu’il s’agissait de crimes et de sang. Ils avaient cette timidité propre aux Argentins. Jusqu’à ce qu’apparaisse le Français Carlos Gardel. Sa grande découverte, en plus du charme de sa voix, fut de dramatiser le tango. Je me souviens que j’étais avec ma mère aux Etats-Unis et nous entendîmes un tango. Le tango ne nous plaisait pas. Pourtant quelques instants après, nous pleurions d’émotion.

Si vous aviez été sourd, vous n’auriez pas pu apprécier le tango ni la milonga.

J’aurais aimé être musicien, mais je ne suis qu’un homme de lettres. Peut-être ma frustration est-elle due à ma surdité musicale. Je ne comprends rien à la musique, excepté la guitare, que j’aime bien. En général, les gauchos ne jouent pas bien de la guitare, mais ils peuvent passer des heures à l’accorder, ce qui produit déjà une sorte de musique élémentaire.

En revanche, parmi vos passions figure la généalogie, n’est-ce pas ?

C’est pour moi un genre de la littérature. Les Anglais disposent d’un bel aphorisme : « Savant l’enfant qui sait qui est son père. » Beaucoup plus savant celui qui connaît l’origine de ses arrière- grands-pères, non ?

Vous m’avez déjà parlé de votre père. Et votre mère ?

Elle était anglaise et je parlais anglais avec elle. Très jeune, on m’a emmené en Suisse et je parlais français avec la maîtresse, et j’apprenais le latin avec un professeur. Avec mon père, je parlais et j’écrivais en espagnol. J’ai donc cru, un temps, que chaque personne avait sa propre langue. Curieux, des centaines de millions d’idiomes. Mais c’est peut-être vrai, c’est pour cela que nous ne nous comprenons pas.

Ecriviez-vous comme votre père, ou votre père comme vous ?

J’avais un style très baroque, comme lui. Quand on commence à écrire, on imite ses maîtres, par modestie ou par ambition. Je crois que l’écrivain trouve son style propre après des années. Quand j’étais jeune, je copiais donc mon père, je cherchais des mots archaïques, inattendus. Maintenant j’évite les métaphores, les mots rares, tout ce qui peut mener à consulter un dictionnaire. Je tâche d’atteindre le fonds commun de la langue, au-delà de limitations temporelles ou géographiques.

Pensez-vous que vous êtes arrivé à être Borges, maintenant que vous avez une « oeuvre » ?

Ce que vous dites est très émouvant, mais je vous prie de mettre oeuvre entre guillemets. Je n’ai pas une « oeuvre », mais des fragments. J’ignore pourquoi je suis célèbre. Au début je pensais que je ne publierais jamais ; ensuite, que j’étais une superstition argentine, mais maintenant je dois me résigner et penser que je ne suis pas un imposteur : j’ai reçu la Légion d’honneur en France, on m’a fait docteur honoris causa de plusieurs universités… Mais ce que Borges préférerait, c’est qu’on le loue davantage pour ce qu’il n’a pas écrit que pour ce qu’il a écrit. C’est-à-dire, pour ce qu’il a gommé et qui se retrouve entre les lignes. Cela on peut le faire grâce à Cervantès et aux littératures française et anglaise, car en général, l’espagnol est très grandiloquent. J’ai toujours en tête la phrase de Boileau : « J’ai appris à Molière l’art de faire des vers simples avec difficulté. » D’après moi, peu d’écrivains ont atteint la perfection, sauf peut-être Kipling dans ses nouvelles. Elles n’ont pas un mot de trop. Je tâche d’apprendre de lui, en toute modestie. Etre à la fois simple et complexe. Bien sûr, certains sujets exigent le roman, comme l’invasion de la Russie par Napoléon. Mais je ne pense pas écrire de romans.

Et surtout, vous n’allez pas vous mettre à lire Tolstoï.

J’avais commencé à lire Guerre et Paix, mais j’ai abandonné lorsque les personnages devenaient inconsistants. George Moore dit que Tolstoï avait fait une description tellement minutieuse d’un jury qu’au bout du quatrième membre il ne se rappelait pas des caractéristiques du premier. Comme depuis un quart de siècle je ne vois plus, on me fait la lecture, et je préfère les relectures. Pour écrire, je me contente de dicter. A l’approche de mes quatre-vingts ans, j’ai beaucoup de projets.

La dernière fois que je suis venu vous voir, avec Ignacio Ramonet, votre passion était l’étymologie.

Je continue. L’origine des mots va plus loin que celle des générations. Observez le mot saxon bleich, qui signifie incolore. Il a évolué dans deux sens opposés. En espagnol vers blanc (blanco) et en anglais vers noir (black). Et savez-vous d’où vient le mot jazz ? De l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, où to jazz signifiait faire l’amour, mais le faire d’une façon rapide, spasmodique, comme le suggère cette onomatopée. Je viens d’apprendre que le mot cosmétique vient du grec : ordonner le monde. Enjoliver le visage, comme s’il s’agissait de l’univers. Curieux, n’est-ce pas ?
Le professeur Pascual vient de m’apprendre que Canaries ne veut pas dire qu’il y avait beaucoup d’oiseaux dans ces îles. Elles ont été baptisées lors du premier siècle par un roi de Mauritanie parce qu’il y avait vu des chiens (canes) énormes.
Quelle désillusion ! Mais vous m’avez appris quelque chose. L’autre jour, votre ami Ramonet m’avait expliqué l’étymologie de Gabon, qui viendrait du portugais gabão, manteau.

Quelle mémoire vous avez ! Presque comme celle de Funes, le héros d’une de vos nouvelles.

Alors là, non ! Funes est mort écrasé par sa mémoire. Cette nouvelle est une métaphore de l’insomnie.

C’est pour cela qu’elle nous angoisse tellement.

Oui, le manque de sommeil est terrible. J’en ai souffert pendant un an à Buenos Aires. C’était l’été, de longues nuits, avec des vrombissements de moustiques… comme si un ennemi diabolique m’avait condamné.

Pas Dieu ? On voit bien que vous êtes agnostique, pour ne pas dire dualiste. Est-ce encore l’influence de votre père ou avez-vous eu une éducation religieuse ?

Une éducation religieuse, comme tout le monde. Mais pas longtemps. Je me suis vite aperçu, en lisant les Grecs, qu’il y avait beaucoup de dieux. Pourquoi un seul ? Et pourquoi celui-là devrait être le bon ? Je n’aurais jamais pu lui pardonner d’être le responsable de ma vie. Et quelle religion est-ce là, le Vatican, avec ses banques, sa police et ses services secrets ? Le Christ a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Mon père disait que dans ce monde tout est possible, même la Trinité. Comment croire à ce monstre théologique ? La théologie est plus étrange que la littérature fantastique : trois êtres, parmi eux une colombe, dans un seul dieu… Nous sommes au-delà des cauchemars de Wells ou de Kafka. En revanche, j’admire la Bible. Cette idée de réunir dans un seul livre quatre textes d’auteurs différents et les attribuer au Saint-Esprit ! En somme, j’aurais pu être… méthodiste, par exemple, comme quelques-uns de mes ancêtres, mais pas catholique. Les catholiques de mon pays appartiennent à un genre qui m’est désagréable. Ils pensent que l’Argentine est un pays essentiel, alors que nous savons tous qu’il s’agit d’un pays tardif, dont on ne peut pas comprendre l’histoire sans se référer à l’Espagne.

Vous intéressez-vous toujours aux disputes théologiques ? Depuis les Pères de l’Eglise, il n’y a pas grand-chose de nouveau.

Maintenant, la théologie est très délaissée, mais elle est inépuisable, comme les romans noirs ! Et quel sacrilège : on est à la recherche de Dieu comme s’il s’agissait d’un vulgaire assassin. On nous dit que Dieu est un personnage tout-puissant et débordant de bonté, mais il suffit d’un simple bruit de moustique pour en douter. Les gens ne parlent que de politique et de sport. Deux choses frivoles qui créent un sentiment nationaliste. le gouvernement argentin veut maintenant organiser un tournoi de football. Incroyable, n’est-ce pas, de la part d’un gouvernement ? Imagine-t-on le chef de d’Etat se lever et crier « Goool ! » Comment peut-on être si ridicule ? Les journaux, les gens s’écrient : « Nous avons vaincu tel pays ! » S’il suffisait que onze garçons argentins en pantalons courts gagnent un match contre onze garçons d’un autre pays pour vaincre une nation…

Vous avez beaucoup voyagé ces derniers temps.

Quand j’étais jeune je n’aimais pas voyager. Maintenant que je suis vieux et aveugle je n’arrête pas de le faire. J’aimerais connaître l’Orient, qui pour moi se réduit à l’Egypte et l’Andalousie. Et aussi l’Inde, que je connais grâce à Kipling. J’ai une invitation pour aller au Japon et j’ai hâte de m’y rendre. Vous allez me dire qu’étant aveugle je ne vais pas apprécier ; je ne le crois pas. Le fait même de penser « Je suis au Japon » représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les pays, mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes. Ce n’est pas extraordinaire ; cela arrive tous les jours. En ce moment, je perçois votre amitié, non par ce que vous me dites. C’est quelque chose d’intraduisible. Pourquoi une personne est-elle amoureuse ? Elle ne le devient pas pour ce qu’elle voit ou ce qu’elle entend, mais à cause de quelques signes occultes qui émanent de l’autre. Bon, quand on parle avec quelqu’un, on sent si cette personne vous aime ou si vous lui êtes indifférent. On le sent en marge de ses paroles, qui d’habitude sont banales.

Etes-vous capable de sentir aussi un paysage ? Le percevez-vous également à travers les vibrations des voix ?

Ce que j’imagine peut être complètement anachronique. Il est possible que je me réfère à des impressions qui me restent du temps où je jouissais de la vue. Maintenant, en fermant un oeil, je suis capable de deviner certaines couleurs, surtout le vert et le bleu. Le jaune ne m’a jamais quitté. En revanche, j’ai perdu le noir. L’obscurité me manque. Curieux, non ? Un aveugle privé d’obscurité. Même quand je dors, je me trouve dans une nébuleuse verdâtre ou bleuâtre.

Avec tant de voyages, l’idée de cosmopolitisme qu’on a de vous se confirme.

Cette idée de frontières et de nations me paraît absurde. La seule chose qui peut nous sauver est d’être des citoyens du monde. Je vais vous raconter une anecdote personnelle. Lorsque j’étais petit, je suis allé avec mon père à Montevideo. Je devais avoir neuf ans. Mon père m’a dit : « Regarde bien les drapeaux, les douanes, les militaires, les curés, car tout ça va disparaître et tu pourras raconter à tes enfants que tu l’as vu. » C’est tout le contraire. Aujourd’hui il y a plus de frontières, plus de drapeaux que jamais.

Mais moins de curés, quand même

Qu’en savons-nous ? Ils sont déguisés, maintenant. Et comme mon père était végétarien, il me montra une boucherie pour que je puisse dire plus tard : « J’ai même vu une boutique où l’on vendait de la viande. » Peut-être mon père avait-il raison ; ce fut sans doute une prophétie prématurée qui mettra quelques siècles à se réaliser.

Trop tard ? Les Ecritures conseillent de se retirer de la vie à soixante-dix ans.

Je suis trop vieux, n’est-ce pas ?

Je ne voulais pas dire cela, Borges.

J’attends le moment de la mort avec impatience, mais dans ma famille la mort a toujours été terrible. Ma mère est morte à quatre-vingt-dix-neuf ans, désespérée. Ce n’est pas la mort que je crains, mais la décrépitude. Avec moi disparaît une lignée, ce qui est très douloureux pour un amoureux de la généalogie comme moi.

Ne vous inquiétez pas trop. Vous ne laissez pas d’épigones.

Vous me tranquillisez. Ainsi donc, puis-je attendre calmement la mort ?

Cela reste à voir. Vous avez écrit, ou dit : « L’éternité me guette. »

L’immortalité personnelle est incroyable, comme la mort personnelle, d’ailleurs. Je pense que j’avais fait une paraphrase du vers de Verlaine « Et tout le reste n’est que littérature ». Attention, je ne suis responsable ni de ce que j’ai pu dire, ni de ce que je dis en ce moment. Les choses changent sans cesse et nous aussi. Je ne vais pas vous citer la célèbre phrase d’Héraclite sur la rivière qui change, mais un vers de Boileau : « Le moment dans lequel je vous parle est déjà loin de moi. »

Cependant, il vous arrive d’ironiser sur la mort. Ou sur la longévité, « une mauvaise habitude difficile à extirper ».

Ce n’est pas moi qui le dis, mais la vox populi. « Il n’y a rien comme la mort/ pour rendre les gens meilleurs./ Mourir est une habitude/ commune à tous les gens. »

On dirait du Borges ! Ce Borges-là aurait-il peur de la mort ?

Non. Comme mon père, j’ai bon espoir de mourir complètement, l’âme et la chair. Beaucoup de croyants que je connais sont atterrés. Les uns espèrent aller au paradis et d’autres craignent l’enfer. En revanche, un agnostique comme moi, qui ne croit pas à toutes ces histoires, ne se croit digne ni de récompense ni de châtiment. Il ne me reste plus qu’à attendre.

Je peux vous communiquer l’adresse de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, dont je fais partie.

Me suicider ? Comme dit Lugones, « maître de ma vie, je veux l’être aussi de ma mort ». Et il se suicida. J’y ai pensé plusieurs fois, lorsque j’étais plus malheureux que d’habitude. Et aussi pour savoir ce qui se passe quand on perd la vie, après avoir perdu la vue, n’est-ce pas ? Ensuite je me suis dit qu’avoir l’idée de se suicider, cela suffisait. Maintenant que je suis vieux, je me dis que c’est trop tard. La mort peut venir à tout moment. Mais j’ai encore des cauchemars et des projets qui nécessitent deux ou trois ans encore…

RAMÓN CHAO.




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