C’est que j’en ai bouffé moi, Messieurs, des cramouilles !
221 lecturesJe dois dire que la phrase avait résonné comme un coup de fusil dans le salon de réception de l’ambassade.
L’ambassadeur leva les yeux au ciel, assez furtivement, dois-je dire, puis il me prit par le bras :
— Vous ne le connaissez pas encore celui-là Patrick, venez, je vais vous le présenter.
On s’approcha du groupe que l’homme de sa haute taille dépassait d’une tête, tout le monde semblait rire et il continuait :
— Il a fallu que j’attende mon cinquième mariage pour avoir enfin un garçon. Ce que j’ai toujours pensé s’est confirmé, goûtez-les avant, si c’est trop acide elles ne vous feront que des filles.
L’histoire m’est revenue ce matin quand par hasard sur internet je vis l’annonce de son décès qui date du début de l’année.
Ce ne fut pas vraiment un ami, mais nous avions une certaine affection l’un pour l’autre, elle fut longue à venir, à cette époque la différence d’âge me paraissait importante et ses manières de faire des affaires allait à l’encontre de mes convictions.
Il venait donc d’avoir un fils, il avait rêvé toute sa vie d’un héritier, après la guerre de 39-45 en Équateur, un peu partout en Europe, au Portugal pendant la dictature de Salazar, puis en Nouvelle-Calédonie. Sur le caillou, comme il disait avec regret.
Il n’était pas franchement clair, il avait été plus ou moins été commissaire pour le Pacifique Sud, sous le règne de Giscard, puis nommé au Conseil Économique et Social, nomination cassée pour des motifs que je n’ai jamais élucidés à l’arrivée de Mitterrand.
Il était donc revenu en Équateur, pays de ses premières amours, ou tout jeune avec quelques vieux amis et ennemis qui étaient toujours là, mais reconvertis, ils avaient monté un ou deux bars de nuit, avec des danseuses légères et des additions salées.
C’est ainsi qu’au fil du temps j’ai pu connaître les secrets cachés de certains personnages qui se croyaient gardiens d’une morale qui n’avait pas toujours été la leur.
Qu’importe, une certaine bourgeoisie des Français expatriés n’est ni pire ni meilleure que celle du continent, elle parle fort, affiche des convictions et des principes qu’elle est loin de respecter. Bref, elle sent particulièrement la caque comme on dit à Saint-Malo, comme un peu partout.
Mais c’était un aventurier, un vrai, sans pitié, sans foi, sans loi. Navré de vous décevoir, si vous aviez une idée différente de ce qu’est un aventurier, idéaliste, aidant son prochain, respectueux de la nature et des traditions, à ma connaissance c’est certainement aussi difficile à trouver que le bon sauvage, autre idée fausse et incohérente que le Siècle des lumières a gentiment placée au plus profond de notre inconscient.
Cela ne l’empêchait pas de s’impliquer dans toutes les associations charitables, professionnelles et politiques. Avec des discours à faire pleurer un caïman affamé dans un cul de basse-fosse, il en prenait généralement la Présidence ou un poste de responsabilité.
C’était aussi un véritable gamin, il avait, j’en garde le souvenir, acheté à son fils qui marchait à peine une console vidéo avec Mario Bros. Combien d’heures avons-nous passées à jouer sur cette sacrée console ? Il fallait voir ce grand gaillard de soixante et quelques années s’agiter avec les manettes pour améliorer son score et me battre. Tout cela en sirotant des verres pleins de vodka et de jus d’orange frais pressé, pour la vitamine C, me disait-il !
Une nuée de souvenirs m’est brutalement revenue ce matin. Je n’y pensais plus. Je les mettrais peut-être en forme. Certains sont amusants et cocasses, comme le jour où il m’emmena visiter la concession de 40.000 hectares qu’il avait obtenue du gouvernement pour chercher de l’or. 2 jours dans un train qui ne cessait de dérailler, 3 jours de pirogue et deux jours de marche dans la brousse, avec nos gardes du corps et des voleurs qui nous suivaient.
Sans parler de cette expédition à Paris avec 300.000 dollars d’émeraudes de Colombie dans une poche visitant sans crainte et avec un certain toupet, Cartier, Meller di Mellerio et autres grands bijoutiers et de l’angoisse qui fut la notre lorsqu’un soir, chez lui, les émeraudes que nous avions déposées sur une table pour les présenter avait subitement disparu. Le coupable fut rapidement trouvé, c’était son putain de chat qui n’avait rien trouvé de mieux que de jouer avec et les cacher sous un meuble. Je ne parle pas des coups de fils affolés de son épouse qui chaque matin pleurait au téléphone, car les Colombiens qui nous avaient confié les pierres en consignation lui rappelaient chaque jour qu’elle était responsable sur sa vie de notre retour.
Un salaud somptueux est mort, je ne suis pas triste, il avait été expert en saveurs de cramouilles.

(8 votes, moyenne: 4 sur 5)
25 juin 2008 at 18:51
ça faisait longtemps…
25 juin 2008 at 19:14
comme on dit l’occasion fait le larron
26 juin 2008 at 8:15
C qui ce personnage dont tu parles?
26 juin 2008 at 10:28
si j’avais voulu mettre son nom il serait dans le billet
26 juin 2008 at 10:54
Wow, ce qui est fascinant c’est comment certains arrivent à se sortir de situations que nous n’oserions même pas imaginer. Est-ce un instinct de survie plus développé que la moyenne? Est-ce l’attrait des situations dangereuses? Ou est-ce tout simplement parce qu’ils y sont habitués? Who knows..
Mwah
26 juin 2008 at 18:14
C’est une seconde nature
26 juin 2008 at 19:35
Climax total avec ce type de contenido, Tio Pat…
Le charme (in)discret de la bourgeoisie (qui “sent la caque”, donc).
Paix a son ame, donc,
Un trago pa este Grandiose Saloupiaud.
27 juin 2008 at 4:31
De ce portrait anonyme, et très haut en couleurs, selon la formule consacrée, il faudra donc trier tout ce qui ressort du réel et ce qui ressort de l’imagination de l’artiste. C’est ce que j’aime dans ces descriptions, où on laisse volontairement une part d’ombre pour mieux faire ressortir ce qui est censé briller : il y a du boulot pour le lecteur. On aime tellement croire à ces personnages « hors du commun » qu’il vaut mieux ne pas savoir qui ils sont exactement, dès fois que sous le spectaculaire, on découvrirait du bien plus ordinaire. En tout les cas, voilà un bon début de roman.
27 juin 2008 at 9:38
“Tonton” revient “aux affaires”, il a du bon ce nouveau solstice !