« Jorge Luis Borges et son jardin secret »
Par Cristina Castello
Entretien avec MarĂa Kodama
Cristina Castello est argentine ; journaliste, crĂ©atrice d’Ă©missions culturelles pour la tĂ©lĂ©vision et la radio, elle est aussi musicienne et poĂšte. Elle a rĂ©cemment publiĂ© un recueil poĂ©tique, « Soif » - qu’elle prĂ©sentera en mai prochain Ă la Maison d’AmĂ©rique latine Ă Paris.
En automne 2004, elle s’entretenait longuement avec MarĂa Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges, pour le magazine Cuadernos Hispanoamericanos. Elle nous en offre aujourd’hui la traduction française.
Jorge Luis Borges et son jardin secret
Borges l’a dĂ©couverte dans son regard d’enfant lorsqu’elle marchait dans les champs pendant son adolescence. La jeune fille l’avait choisi pour Ă©tudier avec lui l’ancien anglais et l’islandais. Et c’est le mystĂšre qui les avait unis : l’unique certitude, selon Paul Gauguin. Le mystĂšre de l’amour et de l’art, for ever, and ever… and a day (pour jamais, et jamais… et un jour).
L’Ă©crivain MarĂa Kodama a Ă©tĂ© ensuite la camarade de Borges pendant de nombreuses annĂ©es puis, aprĂšs, la seconde Ă©pouse de l’auteur argentin le plus universel. Elle a publiĂ© en collaboration avec lui, BrĂšve Anthologie anglo-saxonne (1978) et Atlas (1984), l’un des fruits, parmi tant d’autres, des voyages du couple autour du monde. MarĂa a Ă©tĂ© aussi un grand support de l’activitĂ© littĂ©raire et personnelle de Borges, et elle l’a aidĂ© dans la direction de sa collection « BibliothĂšque personnelle ». En Argentine, Ă cause du dĂ©cĂšs du cĂ©lĂšbre Ă©crivain, cette collection-lĂ a Ă©tĂ© publiĂ©e de façon incomplĂšte.
Au cours de ce dialogue, je ne sais pas si c’est MarĂa qui me parle de lui ou si elle est Jorge Luis Borges qui parle dans la voix de son aimĂ©e â tous les deux unis dans le mystĂšre depuis « leur jardin secret » : l’Univers.
Comme beaucoup dâamoureux, vous nommait-il dâune maniĂšre spĂ©ciale ?
Il me disait « Ulrica », câest un mot nordique qui veut dire « Petite Ourse ». « Jâai senti dans la poitrine un battement douloureux, jâai senti la soif qui mâembrassait », Ă©crit-il dans LâImmortel.
Quelle était la soif de Borges ?
La poésie.
Ătait-il possĂ©dĂ© des dieux, selon la dĂ©finition de Platon pour les poĂštes, dans le “Fedro” ?
Oui, de cet esprit qui fait du poĂšte une sorte dâintermĂ©diaire de ce par quoi il est possĂ©dĂ© : le “daimon”.
Dans sa demeure Rue Ferdinand, Ă GenĂšve, et trĂšs jeune, il Ă©tait malheureux et pour lâĂȘtre davantage, il lisait DostoĂŻevski ; mais en 1916, il dĂ©couvrit Whitman et il eut honte de son attitude… Le chamanisme de la poĂ©sie lâa-t-il Ă©veillĂ© au bonheur ?
Bien sĂ»r, par la vision merveilleuse et trĂšs vaste de Whitman et par la littĂ©rature quâil a créée Ă travers la poĂ©sie. Puisque, dâaprĂšs Borges on doit Ă©crire en harmonie et Ă©quilibre ; il faut savoir les rĂšgles de la construction dâun sonnet pour pouvoir dĂ©construire et - seulement Ă ce moment - essayer le vers libre. Autrement… on devrait ĂȘtre nĂ© Whitman.
DâaprĂšs Philippe Brenot, “talent” signifie se connaĂźtre soi-mĂȘme et savoir quâon a Ă©tĂ© conduit Ă telle ou telle idĂ©e concrĂšte ; et “gĂ©nie” signifie quâon ne sait jamais oĂč lâon va arriver, donc on obĂ©it Ă un terrible Ă©lan. Borges, gĂ©nie et talent ?
Borges Ă©tait une personne gĂ©niale… unique, mais je ne suis pas dâaccord avec la dĂ©finition de Brenot. Pour moi, la gĂ©nialitĂ© est un “plus” au talent : câest introduire un changement radical dans lâhistoire. On peut avoir beaucoup de talent sans ĂȘtre gĂ©nial : sans crĂ©er.
Ătre la femme de lâĂ©crivain argentin le plus universel nâaura pas Ă©tĂ© facile… La femme de quelquâun qui appartient au patrimoine de lâhumanitĂ©…
Ăcoutez…. je nâai jamais senti cela avec Borges. Je serais restĂ©e pĂ©trifiĂ©e. Jâai commencĂ© avec lui un rapport maĂźtre-Ă©lĂšve quand jâĂ©tais trĂšs jeune, et dans ce temps-lĂ jâĂ©tais effrontĂ©e, et je lui parlais dâune maniĂšre fraĂźche et spontanĂ©e. Jâarrivais mĂȘme Ă discuter avec lui dâauteurs et de sujets qui, Ă lâĂ©poque, Ă©taient insoutenables pour moi. Mais jâai voulu le connaĂźtre : les oeuvres de lui quâon mâavait lues, mâont fait Ă©prouver une fraternitĂ© dans le mystĂšre.
Et Borges, que sentait-il devant votre effronterie ?
Cela lâamusait. Il savait que je nâĂ©tais pas soumise, comme la plupart de gens ; et que je prĂ©fĂšre penser que le destin nâexiste pas, pour ne pas perdre mon libre arbitre, mĂȘme si je deviens prisonniĂšre de ma libertĂ©. Je suis libre comme un animal dans la forĂȘt… mĂȘme avec sa gĂ©nialitĂ©.
Le XIXe siĂšcle a renouvelĂ© lâidĂ©e de gĂ©nie. En Allemagne, Klinger et Schiller se sont opposĂ©s Ă la philosophie de lâIllustration et ils ont essayĂ© dâimposer lâesthĂ©tique spontanĂ©e pour la crĂ©ation. CâĂ©tait le cas de Borges ?
Oui, mais seulement pour commencer Ă Ă©crire, car sa recherche de la perfection le menait Ă faire des corrections infinies. Il considĂ©rait quâil devait travailler sur les rĂȘves, sur le spontanĂ© qui jaillit de lâinconscient.
Y avait-il des cauchemars dans ses rĂȘves ?
Parfois… et quand il se rĂ©veillait il essayait de voir sâil pouvait ĂȘtre utile ou non dâĂ©crire ses rĂȘves. AprĂšs, il rĂ©flĂ©chissait sâil allait leur donner la forme de conte ou de poĂšme.
Et aussitĂŽt rĂ©veillĂ©, il prenait un bain dâimmersion et il commençait Ă vous dicter ses textes, câest cela ?
Oui, Ă moi ou Ă dâautres personnes : des journalistes ou des Ă©tudiants qui venaient lui rendre visite. Mais il ne restait pas dans lâĂ©lan : lâaprĂšs-midi, il reprenait toujours les textes et il perfectionnait et il corrigeait chaque rĂ©vision, jusquâĂ … eh bien… jusquâĂ lâinfini !
La crĂ©ativitĂ© de Borges allait-elle dans le sens de la linguistique gĂ©nĂ©rative de Chomsky, quant Ă la capacitĂ© innĂ©e des ĂȘtres humains Ă gĂ©nĂ©rer des langages jusquâĂ lâinfini ?
Oui, il gĂ©nĂ©rait des langages, mais comme je vous lâai dit, il nâĂ©tait pas dâaccord avec ce quâil produisait tout dâabord. Donc, surtout dans la prose, il a provoquĂ© un tour dans la maniĂšre de raconter de la langue espagnole. Câest-Ă -dire que les deux grandes rĂ©volutions de lâespagnol sont issue dâAmĂ©rique ; lâune, avec le modernisme de RubĂ©n DarĂo et lâautre, avec Borges et le changement radical quâil a imposĂ© dans la narration, changement basĂ© sur son bilinguisme et sa lecture critique, depuis son plus jeune Ăąge.
Il a Ă©tĂ© un Ă©crivain prodigieux… Je crois quâil est surtout un poĂšte. Il a senti, depuis son premier Ăąge, quelle serait sa destinĂ©e. Cela est extraordinaire.
Et il a Ă©tĂ© un enfant prodige. Ă sept ans, il a Ă©crit en anglais un rĂ©sumĂ© de la mythologie grecque ; Ă huit ans, le conte “La visiĂšre fatale”, inspirĂ© dâun Ă©pisode du Quichotte ; et Ă neuf ans il a traduit de lâanglais Le Prince Joyeux dâOscar Wilde…
Oui, et quand on a publiĂ© Le Prince Joyeux, on a pensĂ© que câĂ©tait son pĂšre qui lâavait traduit…
Son pĂšre… Je nâoublie pas que Borges croyait toujours entendre sa voix lorsquâil lui disait de mĂ©moire, en anglais : “Tu nâes pas nĂ© pour la mort / Oiseau Immortel” de John Keats.
Et ces mots-lĂ lui ont rĂ©vĂ©lĂ© la poĂ©sie…
Oui…. Keats a Ă©tĂ© important pour lui Ă cause de cela, mais il aimait davantage le genre Ă©pique et surtout les Ă©popĂ©es anglo-saxonnes des IXe et Xe siĂšcles, et les balades anglaises. Il aimait aussi Emerson et Browning et… Walt Whitman !
Il a dĂ©cidĂ© dâaller Ă GenĂšve pour mourir. Il nâen avait pas peur ?
Non, puisquâil nâaimait pas les affaires dramatiques ou, comme il disait lui-mĂȘme, “sentimentales”. Borges vĂ©cut naturellement mĂȘme la mort : comme tous les jours, comme toujours. CâĂ©tait un stoĂŻcien.
Sur son Ă©pitaphe on peut lire en ancien anglais : “And Ne Forhedan Na”, câest-Ă -dire : “Et quâils ne craignissent rien”. Il craignait ?
Non, pour lui câĂ©tait une aventure, un lieu oĂč il pourrait satisfaire sa curiositĂ© sur les mystĂšres de la vie… Il voulait savoir sâil y avait ou non quelque chose dans lâau-delĂ .
Mais câest presque surhumain ne pas craindre la mort !
Eh bien, comme vous savez, il avait une maniĂšre de sentir un peu orientale ; il avait beaucoup lu sur cette philosophie, sur le bouddhisme, le zen et le shintoĂŻsme. VoilĂ la sagesse ! Savoir profiter de ce que la vie nous donne ! Quâimporte le temps successif / sâil y en eut une plĂ©nitude/ une extase, un aprĂšs-midi…., a-t-il Ă©crit dans Ferveur de Buenos Aires.
A-t-il eu durant toute sa vie la mĂȘme disponibilitĂ© pour franchir le seuil ?
Oui, il a toujours Ă©tĂ© dans cette disposition-lĂ … Dâailleurs, le fait dâavoir toujours Ă©tĂ© Ă contre-courant nous signale un grand courage.
MarĂa, Borges vous a -t-il aimĂ©e ?
Je crois que oui, non ?
Et vous lâaimez ? Ou lâavez-vous aimĂ© ?
Je lâaime.
Il y a un moment le serveur du bar oĂč nous avons cet entretien, vous a dĂ©couverte : “Vous ĂȘtes la femme de Borges”, a-t-il dit. Et dans une interview antĂ©rieure, vous mâavez dit : “Je ne suis pas la veuve de Borges ; je suis lâamour de Borges”. Vous avez parlĂ© au prĂ©sent Ă plusieurs reprises dans cet entretien. Vous ĂȘtes unis par lâInfini… “lâangoisse dâabsolu”, dâaprĂšs Louis Aragon ?
Ă mon avis, quand on trouve la moitiĂ© de lâĂąme, câest pour toujours. Forever and ever and a day.
Borges a-t-il été généreux avec tout ce que la vie contient ?
Oui, et avec les mystĂšres de la vie aussi.
Pourtant, il paraĂźt quâil nâa pas accordĂ© dâimportance Ă certains Ă©crivains. Ă Julio CortĂĄzar, par exemple, qui Ă©tait aussi fascinĂ© par la littĂ©rature fantastique.
Vous avez tort, puisque Borges savait quâil Ă©tait un grand Ă©crivain. Il lâavait dĂ©couvert et il lâa appelĂ© deux jours aprĂšs que CortĂĄzar lui avait laissĂ© Maison Prise pour lire ; et il lui a dit quâil le publierait et que sa sĆur Norah se chargerait de lâillustrer.
Mais la relation entre eux deux nâa pas continuĂ©… Pourquoi ?
CortĂĄzar a quittĂ© lâArgentine, mais aprĂšs ils se sont rencontrĂ©s au MusĂ©e du Prado. Lorsque je lâaperçus… Ă sa silhouette unique, jâĂ©tais devant El Perro Semihundido (Le chien Ă demi enfoncĂ©) de Goya, un de mes tableaux favoris. Alors, je lâai dit Ă Borges, et il mâa demandĂ© si je voulais le saluer, et je lui ai rĂ©pondu que oui… sâil voulait bien. “Oui, bien sĂ»r… pourquoi pas ?” mâa-t-il rĂ©pondu.
Que pensait-il ?
Il pensait ce quâil a publiĂ© ; il a dit, on a discutĂ©, il a Ă©tĂ© critiquĂ©, et on le critique encore, dix-sept ans aprĂšs sa mort. Mais il avait cru que cela Ă©tait mieux ainsi. Ce quâil a Ă©prouvĂ©, il lâa vraiment Ă©prouvĂ©. Et lorsquâil a constatĂ© que ce quâil avait soutenu ne fonctionnait plus, il a changĂ©. Autrement dit, il nâĂ©tait ni suiveur de troupeau ni hypocrite. Il Ă©tait cohĂ©rent et ne sâest jamais trahi, il nâa pas profitĂ© des gens, il nâa pas flattĂ© pour obtenir ce quâil voulait. Et cela me semble extraordinaire.
Vous étiez en accord avec ses pensées ?
Non, pas du tout. Nous discutions beaucoup. Mais je lâai admirĂ© pour son honnĂȘtetĂ©.
Vous lâavez persuadĂ© de recevoir, quelque temps aprĂšs, les “MĂšres de Place de Mai” et de partager leur douleur ?
Il les a reçues, mais je ne sais pas si câest moi qui lâai convaincu. Je lui ai seulement dit que jâĂ©tais pacifiste et que se servir du Pouvoir pour causer le mal, câest la pire des choses.
Vous vous occupez maintenant de rĂ©aliser une nouvelle Ă©dition de son oeuvre qui comprend des textes parus dans des journaux et des magazines. Le monde vous en remerciera…
Je pense que ce sera important pour les professeurs, les Ă©tudiants et les Ă©crivains : lâĆuvre de Borges est une leçon de style. Cette Ă©dition permettra de voir le revers de ce quâil a toujours fait : la rĂ©-Ă©laboration permanente, surtout dans sa production poĂ©tique.
Publierez-vous Les Psaumes Rouges, que Borges a Ă©crit Ă dix-sept ans, amoureux, Ă lâĂ©poque, de la RĂ©volution Russe ?
Non. Ă vingt ans, il a dĂ©truit le livre oĂč se trouve le poĂšme car, aprĂšs avoir cru que la rĂ©volution bolchevique augmenterait les connaissances et amĂ©liorerait les conditions de vie des gens, il a dĂ©finitivement renoncĂ© Ă cette idĂ©ologie quand il a vu que les dirigeants de ce moment voulaient occuper la place des tzars.
Mais “Les Psaumes Rouges” ont Ă©tĂ© publiĂ©s dans la revue GrĂšce et dans dâautres publications espagnoles…
Oui, et mĂȘme dans un journal de GenĂšve. Mais du livre il nâest restĂ© quâun seul poĂšme, celui qui donnait son titre au recueil, “Les Psaumes Rouges”, et ce qui est restĂ©… eh oui, cela reste toujours.
Vous lâavez vu pleurer, quelquefois ?
Oui, devant la Victoire de Samothrace, jâai pleurĂ© dâĂ©motion, et Borges a pleurĂ© avec moi. La vision de cette sculpture dans un livre a Ă©tĂ© la premiĂšre leçon dâesthĂ©tique que mon pĂšre mâa donnĂ©e.
Quand lâavez-vous entendu rire ?
Souvent. Jâaime beaucoup nager, faire du cheval et danser. Quand jâĂ©tais petite, jâai fait de la danse classique, puis du flamenco, et avec mes amis je danse le rock, la salsa… tout cela. Et lorsque Borges mâaccompagnait Ă mes cours de danses grecques, il sâamusait beaucoup parce que - vu que tous les Ă©lĂšves sâen approchaient pour lui parler - mon professeur disait que jâaimais bien cela : pendant ce temps, jâavais le professeur pour moi toute seule, je profitais des “leçons particuliĂšres”.
Vous avez une culture trĂšs vaste et vous continuez vos Ă©tudes…
Oui, jâadore Ă©tudier. Cela me tranquillise. Et Ă©crire est mon jardin secret. Borges disait que je suis lâĆil de lâouragan : du calme et du silence lorsque tout autour, tout tourbillonne.
Et il aimait bien cela. Quâaimait-il encore en vous ?
Mes rapports ludiques avec la vie, quâil nâavait trouvĂ©s que dans sa grand-mĂšre anglaise - mĂȘme si je pense que câĂ©tait lui qui avait une forte attitude ludique. Mais… aprĂšs sa mort, je suis longtemps restĂ©e comme isolĂ©e dans un centre de silence et jâai senti quâon mâobservait avec un tĂ©lescope. Lâamour de Borges mâa protĂ©gĂ©e, câest vrai ; mais ce que cet amour a Ă©veillĂ© chez les autres mâa laissĂ©e dĂ©semparĂ©e. Et jâai Ă©tĂ© harcelĂ©e, persĂ©cutĂ©e, punie, mais pas pour tout le monde. Et jâen ai souffert, mais grĂące Ă ces horreurs-lĂ , jâai dĂ©couvert mon centre dâĂ©quilibre. Jâai alors compris les mots mystiques de Dante, lorsque, au Paradis, par rapport Ă Dieu - il dit : Lâamour qui fait bouger le soleil et les Ă©toiles.
Un amour sublime, le vĂŽtre, mais la vie quotidienne ? OĂč viviez-vous ? un mystĂšre pour beaucoup de monde…
Chez moi, et on prenait le petit dĂ©jeuner ensemble, dans quelques bistrots, entourĂ©s par les arĂŽmes de cafĂ© et dâoranges…. Je nâai jamais prĂ©parĂ© le petit dĂ©jeuner : je ne sais pas faire et ne mây suis jamais efforcĂ©e.
Et quand avez vous dĂ©couvert que lui, il Ă©tait “votre” homme ?
Jâen ai pris conscience… dans un avion oĂč il est arrivĂ© quelque chose de trĂšs spĂ©cial qui mâa fait sentir Cela, mais… je ne le lui ai pas dit. Et je vous en prie, ne me questionnez pas : tout cela mâappartient.
Le raconter vous humanise…
Ăcoutez… ça a Ă©tĂ© comme dans lâhistoire de la sĆur aĂźnĂ©e et de son ami, dans le film Sagesse et Sentiments. Au dĂ©but, tout Ă©tait aussi victorien que le premier refoulement entre Borges et moi.
Et comme dans le film, il y a eu ensuite une explosion passionnelle ?
Ah, non ! Je ne parlerai pas de lâexplosion ! câest mon “autobiographie”… comprenez-moi.
Il vous donnait Ă lire ses textes, câĂ©tait cela la complicitĂ© qui existait entre vous ?
Oui, il Ă©tait trĂšs passionnel et il me disait par exemple : “Voyons, MarĂa, on va changer ce mot” ; et ensuite… “Ou vous prĂ©fĂ©rez ce mot-lĂ ?” Si je lui disais “celui-ci” ou “celui-lĂ ”, il me disait : “Pourquoi ?” Alors je lui expliquais mes raisons et il me rĂ©pondait : “Bon, je vais y rĂ©flĂ©chir”. Parfois, il acceptait, mais il lui arrivait aussi de dire : “Vous avez raison, mais je prĂ©fĂšre ce mot-lĂ ”. Nous Ă©tions trĂšs libres.
Lui, Ă©motionnel et rationnel en mĂȘme temps. Expliquez-moi cette dichotomie ?
Câest cela justement toute la force de sa vie et de son oeuvre. Il nâaurait pas pu atteindre cette prĂ©cision de langage, seulement avec lâĂ©motion.
Vous aimiez beaucoup tous les deux Thomas De Quincey, Emily Dickinson…
…Et Kipling et “La Balade de lâOrient et de lâOccident”. Et John Donne qui obtient un rythme et une musicalitĂ© dans chaque vers…
“Musique”, me dites-vous… comme celle que vous percevez dans le dĂ©sert, dâaprĂšs ce que vous mâavez dĂ©jĂ racontĂ© ?
Oui, ces notes lointaines, ou le son que rend le sable lorsquâ un petit animal lâagite en passant. Ou celui de la mer, si puissant quâil paraĂźt, tout Ă coup, donner la vie ; parfois Ăącre et fort ; ce son a lâodeur dâun animal et aussi de la musicalitĂ©.
La musique qui rĂ©unit, semble-t-il, le ciel et la terre…
Oui ! Elle peut aussi dĂ©molir les passions les plus nĂ©gatives. Je me souviens du Silence, de Bergman : deux sĆurs - dans un hĂŽtel - sâaiment, se haĂŻssent et hurlent. Elles nâentendent mĂȘme pas la musique de la radio. Mais lâemployĂ© de lâhĂŽtel entre dans la chambre et tout Ă©mu, leur dit : “Câest Jean-SĂ©bastien Bach”. Alors, les visages crispĂ©s sâadoucissent peu Ă peu et lâhistoire se transforme comme si tout Ă coup, on comprenait les mystĂšres dâOrphĂ©e ! Câest lâInfini.
Ă propos, malgrĂ© le soi-disant agnosticisme de Borges, son oeuvre est un appel Ă lâInfini, et quand on Ă©voque lâInfini, on Ă©voque Dieu. Et la veille de sa mort on a dit - mĂȘme si ce ne fut que pour obĂ©ir Ă sa grand-mĂšre anglaise - le Pater en anglo-saxon…
Ce nâest pas une question de croyance. Il Ă©tait agnostique. Sa mĂšre aussi lui avait demandĂ© le Pater. Avant sa mort, je lui ai dit que je ne pouvais pas donner mon avis sur certains sujets, Ă©tant donnĂ© que je nâavais pas de formation religieuse ; mais je lui ai demandĂ© sâil voulait un prĂȘtre pour causer de tout cela avec lui. “Vous voulez dire si jâai besoin dâun prĂȘtre”, me dit-il. “Non, si vous voulez seulement causer avec lui des sujets dont je ne peux pas parler”, lui ai-je rĂ©pondu. “Bon, on en fait venir un protestant et un catholique, donc, je peux causer avec tous les deux”, conclut-il. Et voilĂ pourquoi, Ă sa mort, on a cĂ©lĂ©brĂ© une cĂ©rĂ©monie oecumĂ©nique. Avec un prĂȘtre catholique et un autre protestant.
Que vous a-t-il dit avant de mourir ?
Pendant ses derniers jours, il me racontait les toffees que sa grand-mĂšre lui achetait et on causait de littĂ©rature et on Ă©tudiait lâarabe. Ses derniers mots… eh bien… il a parlĂ© de nous deux, mais je ne rĂ©pĂ©terai jamais ses derniĂšres paroles : cela mâappartient.
Dans une publication toute récente, John Berger décrit la tombe de Borges à GenÚve. Pourquoi est-il allé mourir en Suisse ?
Il admirait ce pays ; il en Ă©tait parti vers Buenos Aires Ă vingt ans et - dâaprĂšs ce quâil mâavait racontĂ© -au dĂ©but, il essayait de mĂ©priser son endroit bien-aimĂ© pour “sâen dĂ©tacher” : il savait quâil devait vivre en Argentine. Mais, quelque temps aprĂšs, il eut une perspective et il cessa de faire cela.
Qui a eu lâidĂ©e du bas-relief de sa tombe ?
Je ne sais pas, les deux peut-ĂȘtre. Il sâagit de la description dâun fragment dâun poĂšme mĂ©diĂ©val, “La Bataille de Moldon”, qui commence par : “Qu âils ne craignissent rien”. Le premier livre dont Borges mâa fait cadeau, câĂ©tait de la littĂ©rature en ancien anglais et sur la couverture il y avait ce fragment.
Borges est parti mourir dans un quartier prĂšs du RhĂŽne - je cite encore Berger - dont les rues Ă©troites ressemblent Ă des couloirs parmi dâimmenses Ă©tagĂšres de livres, comme une sorte de bibliothĂšque.
Oui, et il lâa choisi surtout comme Ă©tant son testament Ă lâhumanitĂ©.
Quâest-ce quâon dĂ©pose au “CimetiĂšre des Rois”, oĂč il est enterrĂ© ?
Des fleurs, des bougies ou quelque lettre oĂč lâon dit quâon a lu son Ćuvre.
Je prononce maintenant son nom, MarĂa Kodama. Tant de matins, tant de mers, tant de jardins dâOrient et dâOccident, tant de Virgile, vous a-t-il Ă©crit. MarĂa, je vous demande aujourdâhui, combien de matins, de mers, de jardins, maintenant, sans lui ?
Toutes les mers, tous les jardins. Et tout Virgile. Toute ma vie en lui. Forever and ever… and a day.
© Cristina Castello
Publié dans Cuadernos Hispanoamericanos - Madrid, septembre /octobre 2004
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