Archive pour le 20 janvier 2005

Comment indexer les tarifs des services publics

Jeudi 20 janvier 2005

Comment indexer les tarifs des services publics, et de combien les augmenter ? C’est la dure négociation que mènent EDF et SUEZ avec le gouvernement argentin depuis maintenant 3 ans.
Argentine au jour le jour a trouvé la solution, indexer les tarifs sur les salaires et indemnités des élus argentins. Cela aurait deux conséquences positives :
1/donner une assise financière satisfaisante à ces entreprises leur permettant de réaliser les investissements promis.
2/calmer l’appétit féroce du personnel politique et rendre consciente la population des exagérations de ses représentants.

Ça ne marchera pas ?
Dommage…

CatĂ©gorie Humeur - Humour, Les privatisĂ©es | Pas de Commentaires »

Les discours prĂ©sidentiels n’engagent que ceux qui les reçoivent

Jeudi 20 janvier 2005

Ne vous rĂ©jouissez trop rapidement, amis argentins, voici une partie du discours prononcĂ©, par Jacques Chirac le 17 Mars 1997 Ă  l’occasion du dĂźner d’Ă©tat offert par Carlos Menem Ă  Buenos Aires.
Quoting en voir l’intĂ©gralitĂ© :

Je voudrais dire simplement que je suis heureux d’ĂȘtre ici. Heureux d’ĂȘtre Ă  vos cĂŽtĂ©s, car j’ai pour vous depuis longtemps beaucoup d’estime et beaucoup d’amitiĂ©. Et aussi beaucoup d’admiration pour l’extraordinaire impulsion que vous avez donnĂ©e Ă  votre pays dans le sens de la modernitĂ©, du dĂ©veloppement, du droit et de la justice.

À rapprocher des derniers commentaires de la presse :
Quoting voir tout l’article:

M. Chirac a ainsi « saluĂ© le remarquable travail de reconstruction Ă©conomique et financiĂšre conduit par l’Argentine », a-t-il dit.Le prĂ©sident français « a exprimĂ© le soutien de la France Ă  l’Argentine, notamment dans les institutions financiĂšres internationales » et « a manifestĂ© sa confiance dans l’aptitude de l’Argentine Ă  poursuivre son redressement ».

Il a nĂ©anmoins raison de ne pas changer son discours, il est cohĂ©rent avec lui-mĂȘme, c’est la mĂȘme politique !

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“Borges et son jardin secret” par Cristina Castello

Jeudi 20 janvier 2005

« Jorge Luis Borges et son jardin secret »

Par Cristina Castello
Entretien avec MarĂ­a Kodama

Cristina Castello est argentine ; journaliste, crĂ©atrice d’Ă©missions culturelles pour la tĂ©lĂ©vision et la radio, elle est aussi musicienne et poĂšte. Elle a rĂ©cemment publiĂ© un recueil poĂ©tique, « Soif » - qu’elle prĂ©sentera en mai prochain Ă  la Maison d’AmĂ©rique latine Ă  Paris.
En automne 2004, elle s’entretenait longuement avec MarĂ­a Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges, pour le magazine Cuadernos Hispanoamericanos. Elle nous en offre aujourd’hui la traduction française.

Jorge Luis Borges et son jardin secret

Borges l’a dĂ©couverte dans son regard d’enfant lorsqu’elle marchait dans les champs pendant son adolescence. La jeune fille l’avait choisi pour Ă©tudier avec lui l’ancien anglais et l’islandais. Et c’est le mystĂšre qui les avait unis : l’unique certitude, selon Paul Gauguin. Le mystĂšre de l’amour et de l’art, for ever, and ever… and a day (pour jamais, et jamais… et un jour).
L’Ă©crivain MarĂ­a Kodama a Ă©tĂ© ensuite la camarade de Borges pendant de nombreuses annĂ©es puis, aprĂšs, la seconde Ă©pouse de l’auteur argentin le plus universel. Elle a publiĂ© en collaboration avec lui, BrĂšve Anthologie anglo-saxonne (1978) et Atlas (1984), l’un des fruits, parmi tant d’autres, des voyages du couple autour du monde. MarĂ­a a Ă©tĂ© aussi un grand support de l’activitĂ© littĂ©raire et personnelle de Borges, et elle l’a aidĂ© dans la direction de sa collection « BibliothĂšque personnelle ». En Argentine, Ă  cause du dĂ©cĂšs du cĂ©lĂšbre Ă©crivain, cette collection-lĂ  a Ă©tĂ© publiĂ©e de façon incomplĂšte.

Au cours de ce dialogue, je ne sais pas si c’est MarĂ­a qui me parle de lui ou si elle est Jorge Luis Borges qui parle dans la voix de son aimĂ©e — tous les deux unis dans le mystĂšre depuis « leur jardin secret » : l’Univers.

Comme beaucoup d’amoureux, vous nommait-il d’une maniĂšre spĂ©ciale ?
Il me disait « Ulrica », c’est un mot nordique qui veut dire « Petite Ourse ». « J’ai senti dans la poitrine un battement douloureux, j’ai senti la soif qui m’embrassait », Ă©crit-il dans L’Immortel.

Quelle était la soif de Borges ?
La poésie.

Était-il possĂ©dĂ© des dieux, selon la dĂ©finition de Platon pour les poĂštes, dans le “Fedro” ?
Oui, de cet esprit qui fait du poĂšte une sorte d’intermĂ©diaire de ce par quoi il est possĂ©dĂ© : le “daimon”.

Dans sa demeure Rue Ferdinand, Ă  GenĂšve, et trĂšs jeune, il Ă©tait malheureux et pour l’ĂȘtre davantage, il lisait DostoĂŻevski ; mais en 1916, il dĂ©couvrit Whitman et il eut honte de son attitude… Le chamanisme de la poĂ©sie l’a-t-il Ă©veillĂ© au bonheur ?
Bien sĂ»r, par la vision merveilleuse et trĂšs vaste de Whitman et par la littĂ©rature qu’il a créée Ă  travers la poĂ©sie. Puisque, d’aprĂšs Borges on doit Ă©crire en harmonie et Ă©quilibre ; il faut savoir les rĂšgles de la construction d’un sonnet pour pouvoir dĂ©construire et - seulement Ă  ce moment - essayer le vers libre. Autrement… on devrait ĂȘtre nĂ© Whitman.

D’aprĂšs Philippe Brenot, “talent” signifie se connaĂźtre soi-mĂȘme et savoir qu’on a Ă©tĂ© conduit Ă  telle ou telle idĂ©e concrĂšte ; et “gĂ©nie” signifie qu’on ne sait jamais oĂč l’on va arriver, donc on obĂ©it Ă  un terrible Ă©lan. Borges, gĂ©nie et talent ?
Borges Ă©tait une personne gĂ©niale… unique, mais je ne suis pas d’accord avec la dĂ©finition de Brenot. Pour moi, la gĂ©nialitĂ© est un “plus” au talent : c’est introduire un changement radical dans l’histoire. On peut avoir beaucoup de talent sans ĂȘtre gĂ©nial : sans crĂ©er.

Être la femme de l’écrivain argentin le plus universel n’aura pas Ă©tĂ© facile… La femme de quelqu’un qui appartient au patrimoine de l’humanitĂ©…
Écoutez…. je n’ai jamais senti cela avec Borges. Je serais restĂ©e pĂ©trifiĂ©e. J’ai commencĂ© avec lui un rapport maĂźtre-Ă©lĂšve quand j’étais trĂšs jeune, et dans ce temps-lĂ  j’étais effrontĂ©e, et je lui parlais d’une maniĂšre fraĂźche et spontanĂ©e. J’arrivais mĂȘme Ă  discuter avec lui d’auteurs et de sujets qui, Ă  l’époque, Ă©taient insoutenables pour moi. Mais j’ai voulu le connaĂźtre : les oeuvres de lui qu’on m’avait lues, m’ont fait Ă©prouver une fraternitĂ© dans le mystĂšre.

Et Borges, que sentait-il devant votre effronterie ?
Cela l’amusait. Il savait que je n’étais pas soumise, comme la plupart de gens ; et que je prĂ©fĂšre penser que le destin n’existe pas, pour ne pas perdre mon libre arbitre, mĂȘme si je deviens prisonniĂšre de ma libertĂ©. Je suis libre comme un animal dans la forĂȘt… mĂȘme avec sa gĂ©nialitĂ©.

Le XIXe siĂšcle a renouvelĂ© l’idĂ©e de gĂ©nie. En Allemagne, Klinger et Schiller se sont opposĂ©s Ă  la philosophie de l’Illustration et ils ont essayĂ© d’imposer l’esthĂ©tique spontanĂ©e pour la crĂ©ation. C’était le cas de Borges ?
Oui, mais seulement pour commencer Ă  Ă©crire, car sa recherche de la perfection le menait Ă  faire des corrections infinies. Il considĂ©rait qu’il devait travailler sur les rĂȘves, sur le spontanĂ© qui jaillit de l’inconscient.

Y avait-il des cauchemars dans ses rĂȘves ?
Parfois… et quand il se rĂ©veillait il essayait de voir s’il pouvait ĂȘtre utile ou non d’écrire ses rĂȘves. AprĂšs, il rĂ©flĂ©chissait s’il allait leur donner la forme de conte ou de poĂšme.

Et aussitĂŽt rĂ©veillĂ©, il prenait un bain d’immersion et il commençait Ă  vous dicter ses textes, c’est cela ?
Oui, Ă  moi ou Ă  d’autres personnes : des journalistes ou des Ă©tudiants qui venaient lui rendre visite. Mais il ne restait pas dans l’élan : l’aprĂšs-midi, il reprenait toujours les textes et il perfectionnait et il corrigeait chaque rĂ©vision, jusqu’à… eh bien… jusqu’à l’infini !

La crĂ©ativitĂ© de Borges allait-elle dans le sens de la linguistique gĂ©nĂ©rative de Chomsky, quant Ă  la capacitĂ© innĂ©e des ĂȘtres humains Ă  gĂ©nĂ©rer des langages jusqu’à l’infini ?
Oui, il gĂ©nĂ©rait des langages, mais comme je vous l’ai dit, il n’était pas d’accord avec ce qu’il produisait tout d’abord. Donc, surtout dans la prose, il a provoquĂ© un tour dans la maniĂšre de raconter de la langue espagnole. C’est-Ă -dire que les deux grandes rĂ©volutions de l’espagnol sont issue d’AmĂ©rique ; l’une, avec le modernisme de RubĂ©n DarĂ­o et l’autre, avec Borges et le changement radical qu’il a imposĂ© dans la narration, changement basĂ© sur son bilinguisme et sa lecture critique, depuis son plus jeune Ăąge.

Il a Ă©tĂ© un Ă©crivain prodigieux… Je crois qu’il est surtout un poĂšte. Il a senti, depuis son premier Ăąge, quelle serait sa destinĂ©e. Cela est extraordinaire.
Et il a Ă©tĂ© un enfant prodige. Á sept ans, il a Ă©crit en anglais un rĂ©sumĂ© de la mythologie grecque ; Ă  huit ans, le conte “La visiĂšre fatale”, inspirĂ© d’un Ă©pisode du Quichotte ; et Ă  neuf ans il a traduit de l’anglais Le Prince Joyeux d’Oscar Wilde…

Oui, et quand on a publiĂ© Le Prince Joyeux, on a pensĂ© que c’était son pĂšre qui l’avait traduit…
Son pĂšre… Je n’oublie pas que Borges croyait toujours entendre sa voix lorsqu’il lui disait de mĂ©moire, en anglais : “Tu n’es pas nĂ© pour la mort / Oiseau Immortel” de John Keats.

Et ces mots-lĂ  lui ont rĂ©vĂ©lĂ© la poĂ©sie…
Oui…. Keats a Ă©tĂ© important pour lui Ă  cause de cela, mais il aimait davantage le genre Ă©pique et surtout les Ă©popĂ©es anglo-saxonnes des IXe et Xe siĂšcles, et les balades anglaises. Il aimait aussi Emerson et Browning et… Walt Whitman !

Il a dĂ©cidĂ© d’aller Ă  GenĂšve pour mourir. Il n’en avait pas peur ?
Non, puisqu’il n’aimait pas les affaires dramatiques ou, comme il disait lui-mĂȘme, “sentimentales”. Borges vĂ©cut naturellement mĂȘme la mort : comme tous les jours, comme toujours. C’était un stoĂŻcien.

Sur son Ă©pitaphe on peut lire en ancien anglais : “And Ne Forhedan Na”, c’est-Ă -dire : “Et qu’ils ne craignissent rien”. Il craignait ?
Non, pour lui c’était une aventure, un lieu oĂč il pourrait satisfaire sa curiositĂ© sur les mystĂšres de la vie… Il voulait savoir s’il y avait ou non quelque chose dans l’au-delĂ .

Mais c’est presque surhumain ne pas craindre la mort !
Eh bien, comme vous savez, il avait une maniĂšre de sentir un peu orientale ; il avait beaucoup lu sur cette philosophie, sur le bouddhisme, le zen et le shintoĂŻsme. VoilĂ  la sagesse ! Savoir profiter de ce que la vie nous donne ! Qu’importe le temps successif / s’il y en eut une plĂ©nitude/ une extase, un aprĂšs-midi…., a-t-il Ă©crit dans Ferveur de Buenos Aires.

A-t-il eu durant toute sa vie la mĂȘme disponibilitĂ© pour franchir le seuil ?
Oui, il a toujours Ă©tĂ© dans cette disposition-lĂ … D’ailleurs, le fait d’avoir toujours Ă©tĂ© Ă  contre-courant nous signale un grand courage.

María, Borges vous a -t-il aimée ?
Je crois que oui, non ?

Et vous l’aimez ? Ou l’avez-vous aimĂ© ?
Je l’aime.

Il y a un moment le serveur du bar oĂč nous avons cet entretien, vous a dĂ©couverte : “Vous ĂȘtes la femme de Borges”, a-t-il dit. Et dans une interview antĂ©rieure, vous m’avez dit : “Je ne suis pas la veuve de Borges ; je suis l’amour de Borges”. Vous avez parlĂ© au prĂ©sent Ă  plusieurs reprises dans cet entretien. Vous ĂȘtes unis par l’Infini… “l’angoisse d’absolu”, d’aprĂšs Louis Aragon ?
À mon avis, quand on trouve la moitiĂ© de l’ñme, c’est pour toujours. Forever and ever and a day.

Borges a-t-il été généreux avec tout ce que la vie contient ?
Oui, et avec les mystĂšres de la vie aussi.

Pourtant, il paraĂźt qu’il n’a pas accordĂ© d’importance Ă  certains Ă©crivains. À Julio CortĂĄzar, par exemple, qui Ă©tait aussi fascinĂ© par la littĂ©rature fantastique.
Vous avez tort, puisque Borges savait qu’il Ă©tait un grand Ă©crivain. Il l’avait dĂ©couvert et il l’a appelĂ© deux jours aprĂšs que CortĂĄzar lui avait laissĂ© Maison Prise pour lire ; et il lui a dit qu’il le publierait et que sa sƓur Norah se chargerait de l’illustrer.

Mais la relation entre eux deux n’a pas continuĂ©… Pourquoi ?
CortĂĄzar a quittĂ© l’Argentine, mais aprĂšs ils se sont rencontrĂ©s au MusĂ©e du Prado. Lorsque je l’aperçus… Ă  sa silhouette unique, j’étais devant El Perro Semihundido (Le chien Ă  demi enfoncĂ©) de Goya, un de mes tableaux favoris. Alors, je l’ai dit Ă  Borges, et il m’a demandĂ© si je voulais le saluer, et je lui ai rĂ©pondu que oui… s’il voulait bien. “Oui, bien sĂ»r… pourquoi pas ?” m’a-t-il rĂ©pondu.

Que pensait-il ?
Il pensait ce qu’il a publiĂ© ; il a dit, on a discutĂ©, il a Ă©tĂ© critiquĂ©, et on le critique encore, dix-sept ans aprĂšs sa mort. Mais il avait cru que cela Ă©tait mieux ainsi. Ce qu’il a Ă©prouvĂ©, il l’a vraiment Ă©prouvĂ©. Et lorsqu’il a constatĂ© que ce qu’il avait soutenu ne fonctionnait plus, il a changĂ©. Autrement dit, il n’était ni suiveur de troupeau ni hypocrite. Il Ă©tait cohĂ©rent et ne s’est jamais trahi, il n’a pas profitĂ© des gens, il n’a pas flattĂ© pour obtenir ce qu’il voulait. Et cela me semble extraordinaire.

Vous étiez en accord avec ses pensées ?
Non, pas du tout. Nous discutions beaucoup. Mais je l’ai admirĂ© pour son honnĂȘtetĂ©.

Vous l’avez persuadĂ© de recevoir, quelque temps aprĂšs, les “MĂšres de Place de Mai” et de partager leur douleur ?
Il les a reçues, mais je ne sais pas si c’est moi qui l’ai convaincu. Je lui ai seulement dit que j’étais pacifiste et que se servir du Pouvoir pour causer le mal, c’est la pire des choses.

Vous vous occupez maintenant de rĂ©aliser une nouvelle Ă©dition de son oeuvre qui comprend des textes parus dans des journaux et des magazines. Le monde vous en remerciera…
Je pense que ce sera important pour les professeurs, les Ă©tudiants et les Ă©crivains : l’Ɠuvre de Borges est une leçon de style. Cette Ă©dition permettra de voir le revers de ce qu’il a toujours fait : la rĂ©-Ă©laboration permanente, surtout dans sa production poĂ©tique.

Publierez-vous Les Psaumes Rouges, que Borges a Ă©crit Ă  dix-sept ans, amoureux, Ă  l’époque, de la RĂ©volution Russe ?
Non. À vingt ans, il a dĂ©truit le livre oĂč se trouve le poĂšme car, aprĂšs avoir cru que la rĂ©volution bolchevique augmenterait les connaissances et amĂ©liorerait les conditions de vie des gens, il a dĂ©finitivement renoncĂ© Ă  cette idĂ©ologie quand il a vu que les dirigeants de ce moment voulaient occuper la place des tzars.

Mais “Les Psaumes Rouges” ont Ă©tĂ© publiĂ©s dans la revue GrĂšce et dans d’autres publications espagnoles…
Oui, et mĂȘme dans un journal de GenĂšve. Mais du livre il n’est restĂ© qu’un seul poĂšme, celui qui donnait son titre au recueil, “Les Psaumes Rouges”, et ce qui est restĂ©… eh oui, cela reste toujours.

Vous l’avez vu pleurer, quelquefois ?
Oui, devant la Victoire de Samothrace, j’ai pleurĂ© d’émotion, et Borges a pleurĂ© avec moi. La vision de cette sculpture dans un livre a Ă©tĂ© la premiĂšre leçon d’esthĂ©tique que mon pĂšre m’a donnĂ©e.

Quand l’avez-vous entendu rire ?
Souvent. J’aime beaucoup nager, faire du cheval et danser. Quand j’étais petite, j’ai fait de la danse classique, puis du flamenco, et avec mes amis je danse le rock, la salsa… tout cela. Et lorsque Borges m’accompagnait Ă  mes cours de danses grecques, il s’amusait beaucoup parce que - vu que tous les Ă©lĂšves s’en approchaient pour lui parler - mon professeur disait que j’aimais bien cela : pendant ce temps, j’avais le professeur pour moi toute seule, je profitais des “leçons particuliĂšres”.

Vous avez une culture trĂšs vaste et vous continuez vos Ă©tudes…
Oui, j’adore Ă©tudier. Cela me tranquillise. Et Ă©crire est mon jardin secret. Borges disait que je suis l’Ɠil de l’ouragan : du calme et du silence lorsque tout autour, tout tourbillonne.

Et il aimait bien cela. Qu’aimait-il encore en vous ?
Mes rapports ludiques avec la vie, qu’il n’avait trouvĂ©s que dans sa grand-mĂšre anglaise - mĂȘme si je pense que c’était lui qui avait une forte attitude ludique. Mais… aprĂšs sa mort, je suis longtemps restĂ©e comme isolĂ©e dans un centre de silence et j’ai senti qu’on m’observait avec un tĂ©lescope. L’amour de Borges m’a protĂ©gĂ©e, c’est vrai ; mais ce que cet amour a Ă©veillĂ© chez les autres m’a laissĂ©e dĂ©semparĂ©e. Et j’ai Ă©tĂ© harcelĂ©e, persĂ©cutĂ©e, punie, mais pas pour tout le monde. Et j’en ai souffert, mais grĂące Ă  ces horreurs-lĂ , j’ai dĂ©couvert mon centre d’équilibre. J’ai alors compris les mots mystiques de Dante, lorsque, au Paradis, par rapport Ă  Dieu - il dit : L’amour qui fait bouger le soleil et les Ă©toiles.

Un amour sublime, le vĂŽtre, mais la vie quotidienne ? OĂč viviez-vous ? un mystĂšre pour beaucoup de monde…
Chez moi, et on prenait le petit dĂ©jeuner ensemble, dans quelques bistrots, entourĂ©s par les arĂŽmes de cafĂ© et d’oranges…. Je n’ai jamais prĂ©parĂ© le petit dĂ©jeuner : je ne sais pas faire et ne m’y suis jamais efforcĂ©e.

Et quand avez vous dĂ©couvert que lui, il Ă©tait “votre” homme ?
J’en ai pris conscience… dans un avion oĂč il est arrivĂ© quelque chose de trĂšs spĂ©cial qui m’a fait sentir Cela, mais… je ne le lui ai pas dit. Et je vous en prie, ne me questionnez pas : tout cela m’appartient.

Le raconter vous humanise…
Écoutez… ça a Ă©tĂ© comme dans l’histoire de la sƓur aĂźnĂ©e et de son ami, dans le film Sagesse et Sentiments. Au dĂ©but, tout Ă©tait aussi victorien que le premier refoulement entre Borges et moi.

Et comme dans le film, il y a eu ensuite une explosion passionnelle ?
Ah, non ! Je ne parlerai pas de l’explosion ! c’est mon “autobiographie”… comprenez-moi.

Il vous donnait Ă  lire ses textes, c’était cela la complicitĂ© qui existait entre vous ?
Oui, il Ă©tait trĂšs passionnel et il me disait par exemple : “Voyons, MarĂ­a, on va changer ce mot” ; et ensuite… “Ou vous prĂ©fĂ©rez ce mot-lĂ  ?” Si je lui disais “celui-ci” ou “celui-lĂ ”, il me disait : “Pourquoi ?” Alors je lui expliquais mes raisons et il me rĂ©pondait : “Bon, je vais y rĂ©flĂ©chir”. Parfois, il acceptait, mais il lui arrivait aussi de dire : “Vous avez raison, mais je prĂ©fĂšre ce mot-lĂ ”. Nous Ă©tions trĂšs libres.

Lui, Ă©motionnel et rationnel en mĂȘme temps. Expliquez-moi cette dichotomie ?
C’est cela justement toute la force de sa vie et de son oeuvre. Il n’aurait pas pu atteindre cette prĂ©cision de langage, seulement avec l’émotion.

Vous aimiez beaucoup tous les deux Thomas De Quincey, Emily Dickinson…
…Et Kipling et “La Balade de l’Orient et de l’Occident”. Et John Donne qui obtient un rythme et une musicalitĂ© dans chaque vers…

“Musique”, me dites-vous… comme celle que vous percevez dans le dĂ©sert, d’aprĂšs ce que vous m’avez dĂ©jĂ  racontĂ© ?
Oui, ces notes lointaines, ou le son que rend le sable lorsqu’ un petit animal l’agite en passant. Ou celui de la mer, si puissant qu’il paraĂźt, tout Ă  coup, donner la vie ; parfois Ăącre et fort ; ce son a l’odeur d’un animal et aussi de la musicalitĂ©.

La musique qui rĂ©unit, semble-t-il, le ciel et la terre…
Oui ! Elle peut aussi dĂ©molir les passions les plus nĂ©gatives. Je me souviens du Silence, de Bergman : deux sƓurs - dans un hĂŽtel - s’aiment, se haĂŻssent et hurlent. Elles n’entendent mĂȘme pas la musique de la radio. Mais l’employĂ© de l’hĂŽtel entre dans la chambre et tout Ă©mu, leur dit : “C’est Jean-SĂ©bastien Bach”. Alors, les visages crispĂ©s s’adoucissent peu Ă  peu et l’histoire se transforme comme si tout Ă  coup, on comprenait les mystĂšres d’OrphĂ©e ! C’est l’Infini.

À propos, malgrĂ© le soi-disant agnosticisme de Borges, son oeuvre est un appel Ă  l’Infini, et quand on Ă©voque l’Infini, on Ă©voque Dieu. Et la veille de sa mort on a dit - mĂȘme si ce ne fut que pour obĂ©ir Ă  sa grand-mĂšre anglaise - le Pater en anglo-saxon…
Ce n’est pas une question de croyance. Il Ă©tait agnostique. Sa mĂšre aussi lui avait demandĂ© le Pater. Avant sa mort, je lui ai dit que je ne pouvais pas donner mon avis sur certains sujets, Ă©tant donnĂ© que je n’avais pas de formation religieuse ; mais je lui ai demandĂ© s’il voulait un prĂȘtre pour causer de tout cela avec lui. “Vous voulez dire si j’ai besoin d’un prĂȘtre”, me dit-il. “Non, si vous voulez seulement causer avec lui des sujets dont je ne peux pas parler”, lui ai-je rĂ©pondu. “Bon, on en fait venir un protestant et un catholique, donc, je peux causer avec tous les deux”, conclut-il. Et voilĂ  pourquoi, Ă  sa mort, on a cĂ©lĂ©brĂ© une cĂ©rĂ©monie oecumĂ©nique. Avec un prĂȘtre catholique et un autre protestant.

Que vous a-t-il dit avant de mourir ?
Pendant ses derniers jours, il me racontait les toffees que sa grand-mĂšre lui achetait et on causait de littĂ©rature et on Ă©tudiait l’arabe. Ses derniers mots… eh bien… il a parlĂ© de nous deux, mais je ne rĂ©pĂ©terai jamais ses derniĂšres paroles : cela m’appartient.

Dans une publication toute récente, John Berger décrit la tombe de Borges à GenÚve. Pourquoi est-il allé mourir en Suisse ?
Il admirait ce pays ; il en Ă©tait parti vers Buenos Aires Ă  vingt ans et - d’aprĂšs ce qu’il m’avait racontĂ© -au dĂ©but, il essayait de mĂ©priser son endroit bien-aimĂ© pour “s’en dĂ©tacher” : il savait qu’il devait vivre en Argentine. Mais, quelque temps aprĂšs, il eut une perspective et il cessa de faire cela.

Qui a eu l’idĂ©e du bas-relief de sa tombe ?
Je ne sais pas, les deux peut-ĂȘtre. Il s’agit de la description d’un fragment d’un poĂšme mĂ©diĂ©val, “La Bataille de Moldon”, qui commence par : “Qu ’ils ne craignissent rien”. Le premier livre dont Borges m’a fait cadeau, c’était de la littĂ©rature en ancien anglais et sur la couverture il y avait ce fragment.

Borges est parti mourir dans un quartier prĂšs du RhĂŽne - je cite encore Berger - dont les rues Ă©troites ressemblent Ă  des couloirs parmi d’immenses Ă©tagĂšres de livres, comme une sorte de bibliothĂšque.
Oui, et il l’a choisi surtout comme Ă©tant son testament Ă  l’humanitĂ©.

Qu’est-ce qu’on dĂ©pose au “CimetiĂšre des Rois”, oĂč il est enterrĂ© ?
Des fleurs, des bougies ou quelque lettre oĂč l’on dit qu’on a lu son Ɠuvre.

Je prononce maintenant son nom, MarĂ­a Kodama. Tant de matins, tant de mers, tant de jardins d’Orient et d’Occident, tant de Virgile, vous a-t-il Ă©crit. MarĂ­a, je vous demande aujourd’hui, combien de matins, de mers, de jardins, maintenant, sans lui ?
Toutes les mers, tous les jardins. Et tout Virgile. Toute ma vie en lui. Forever and ever… and a day.

© Cristina Castello
Publié dans Cuadernos Hispanoamericanos - Madrid, septembre /octobre 2004
www.cristinacastello.com
info@cristinacastello.com

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