Argentine : les “culs sales” et l’impunité.
par Adolfo Perez Esquivel
17 février 2005
Commençons par une courte histoire vraie qui s’est passée dans un petit village où j’ai l’habitude de passer quelques jours de vacances. En cet endroit, près de 80 personnes vivent toute l’année entre la campagne et la mer. Ces habitants, pour la plupart d’origine italienne, avec leurs grandeurs et leurs misères, partagent le plus souvent ensemble des moments de joie et d’amitié, mais, en d’autres périodes, ils s’affrontent dans des luttes et des conflis semblables à ceux des films de Fellini, et ils déploient alors cet extraordinaire réalisme magique qui provoque encore chez nous beaucoup d’émotions et nous fait réfléchir.
Parmi les habitants, certains se veulent anarchistes et d’autres se reconnaissent fascistes et se souviennent du Duce avec nostagie. D’autres encore, comme Don Camilo, le curé du village, et Don Pepone, le maire communiste, finissent toujours par devenir amis et complices. Chacun vit ainsi dans son “petit monde” comme il peut.
Les voisins se retrouvent de temps en temps dans cette société villageoise pour parler des problèmes communs du village comme la propreté, l’éclairage, le centre de santé, les actes administratifs, la coupe du gazon et les relations avec la municipalité. Bien souvent, les discussions et les disputes sont à la fois fantastiques et peu compréhensibles, car ils parlent dans leur dialecte avec rapidité et avec beaucoup d’émotivité quand la pression du débat fait monter le ton. Il devient alors difficile de suivre leurs discussions.
Dans ces réunions chaudes et tendues, on sort les “chiffons sales au soleil”, c’est à dire des accusations, des insultes et bien d’autres mauvaises herbes comme celle de l’argent destiné à des travax publics et utilisé ailleurs. Même Dieu ne sait pas où il est passé…
“Vous êtes des corrompus ! ! !… Porca Madonna ! !”… criaient les uns. “Vous avez le “cul sale ! ! !” [1]… répondait un autre. “Moins sale que le tien !”… et la tension montait ainsi de minute en minute, avec des menaces et des accusations qui pouvaient à tout moment dégénérer en bagarre.
C’est alors qu’une respectable vieille dame, jusque là silencieuse mais attentive à la discussion, monta sur une chaise et leur dit : “J’en ai assez de toutes vos cochonneries… il y en a ici qui ont le “cul sale” et qui sentent très mauvais. Je vis ici depuis de nombreuses années et je connais chacun d’entre vous. Et moi, j’ai le cul propre” Et sans autre forme de procès, elle baissa sa culotte et montra à tous son imposant derrière.
La surprise fut extraordinaire. Tous restèrent sans voix et ouvrirent grands leurs yeux pour regarder ce “cul propre”. Puis ils commencèrent à applaudir frénétiquement. “Bravo ! Bravo ! Grandiose ! ! !”… Après ce spectacle inédit et ahurissant, la respectable vieille dame remonta sa culotte et les regarda tous avec mépris, malgré les applaudissements adressés à son illustre derrière.
Jusqu’ici, il ne s’agissait que d’une histoire qui s’est passée dans un petit village dont les habitants essayaient de trouver des solutions à leurs petits et grands problèmes.
Autre est la situation du pays, l’Argentine, avec ses grands problèmes et sa situation d’impunité et de coexistence avec les mafias des “culs sales”. C’est là quelque chose qui sent mauvais et qui est même pourri.
Les députés et les sénateurs, nous, les Argentins, nous les avons élus pour qu’ils nous gouvernent. Mais une fois de plus, entre le coucher du soleil et minuit, en se moquant de l’opinion publique, ils ont approuvé sans presqu’aucune objection les 19 projets de la Loi N°25.990 qui modifient le Code Pénal en se qui concerne les délais de prescription des délits. Tous ont voté, à l’exception de quelques parlementaires honorables que nous devons signaler à tous, pour que le peuple argentin sache quels sont ceux qui ont le “cul propre” et ceux qui ne l’ont pas. Car, en fait, seuls quelques parlementaires sont intervenus et ont exprimé leur préoccupation à propos de cette décision prise par le Sénat et la Chambre des Députés, le 16 décembre 2004, et qui a paru dans le Bulletin Officiel du 11 janvier 2005, décidant le remplacement de deux paragraphes de l’article 67 du Code Pénal.
Les “culs sales” sont heureux de pouvoir trouver là un chemin vers l’impunité. Vraiment, quelque chose sent mauvais dans ce pays où, entre les tribunaux et les chambres parlementaires des Députés et des Sénateurs, les odeurs sont différentes mais toujours en accord avec leurs hiérarchies.
D’autre part, on dit que les juges laissent dormir et congèlent même certaines procédures. Avec le temps, disent-ils, il faut bien trouver une solution à ces problèmes. On ne peut pas continuer ainsi indéfiniment et il faut bien un jour mettre fin à ces procès.
Certains même clament très fort que cette réforme ne favorisera pas l’impunité et qu’elle permettra davantage de transparence. D’autres affirment qu’il n’existe pas là une “main noire” qui aurait donné un coup de main pour nettoyer les “culs sales”. Quelque chose sent tout de même mauvais là-dedans. Enfin, d’autres essayent de voir comment se débarrasser de tous ces procès en suspens grâce à ces nouvelles réformes pénales.
Tout cela tombe vraiment bien à point pour certains.
Les députés et les sénateurs de la Nation dans leur empressement pour réformer la loi essayent de se justifier en disant que ces procédures ne peuvent pas durer éternellement, même celles qui concernent les malversations financières du pays. L’impunité et les mafias vont donc pouvoir les remercier de tant de gentillesse.
Nous devons garder en mémoire quelques procès qui avancent encore plus lentement que “Manuelita”, cette fameuse tortue qui, au lieu de repartir vers son village, s’est installée dans le Parlement et le Palais de Justice. En effet, depuis la réforme Constitutionnelle de 1994 jusqu’à aujourd’hui, il s’est passé plus de 10 ans, et les législateurs n’ont pas encore terminé de mettre en chantier les Plébiscites et les Consultations populaires prévues alors. Une seule explication possible à cet état de fait : ILS ONT PEUR DU PEUPLE.
Ils n’ont pas le courage de mettre en place un audit pour rechercher les conséquences et les responsables de la dette extérieure. Cela fait presque 4 ans que le juge Ballestero a envoyé au Parlement une résolution judiciaire réclamant que l’on recherche les causes de la grave situation provoquée par la dette extérieure. Les députés et les sénateurs ont regardé d’un autre côté. Le Pouvoir Exécutif ignore cette résolution judiciaire et continue avec sa politique suicidaire de la dette.
Les attentats contre la AMIA et l’Ambassade D’Israël, l’explosion de l’Arsenal de Rio Tercero, le procès d’IBM et celui de la Banque Nationale sont les procès les plusconnus parmi bien d’autres perles d’impunité. Même “Manuelita”, la tortue, est plus rapide comparée à nos législateurs et à nos juges. Quelque chose sent vraiment très mauvais dans ce pays. Certains l’ont mis à sac sans pitié et les mafias continuent d’agir en toute liberté avec des responsables qui jouissent de leurs “culs sales” et de leurs arômes. Les mafias provinciales, avec leur politique de profits tirés des ressources locales vendues à des entreprises étrangères, continuent toujours leurs négoces et leur saccage du pays.
Les Parlementaires Fédéraux ; Eduarde Freiler et Gabriel Cavallo ont rejeté ces modifications du Code Pénal qui font référence aux délais de prescription des délits. Ils disent que ces mesures vont permettre de mettre un terme à plus de la moitié des procès judiciaires en cours. On s’est bien gardé de consulter les juges avant de voter cette nouvelle loi, et maintenant on essaye de leur faire avaler la couleuvre.
Quelque chose sent vraiment mauvais dans ce pays. On ne peut agir sans le peuple et se lancer ainsi dans des aventures pour sauver les “culs sales”. Car tout cela n’est pas sans graves conséquences et le peuple en a vraiment assez d’avoir à les supporter. Il réclame le droit à la Vérité et à la Justice. Il demande que tout soit transparent et il dit non à l’impunité.
Les “culs sales” doivent savoir que ce sont les peuples qui participent activement à la construction de leur propre vie et de leur histoire, et qu’il y a vraiment des limites à tant d’impunité.