Un poker dangereux, suite et fin
Ne lisez pas ce texte si vous n’avez pas lu la première partie ici.
Il pleuvait, comme il pleut dans la cordillère des Andes lorsque la Pacha Mama se met à pleurer. Une pluie fine et persistante, qui semblait venir par vagues. Nous voilà enfin devant la maison du capitaine des Douanes, la demeure, devrais-je dire, moderne, vaste, un grand jardin et un garage pour plusieurs véhicules. J’ai toujours été fasciné par les capacités d’épargne du personnel politique et administratif d’Amérique Latine. Avec des salaires de misère ils arrivent à se construire de magnifiques résidences,se payer des mercedes et autres BMW, sans parler l’éternelle Rolex en or et diamants preuve de leur réussite, alors que le reste de la population avec les mêmes ressources ont bien du mal à manger jusqu’à la fin du mois. Une race d’élus sans doute !
Le Capitaine se mit à sonner furieusement et nous fit signe de rester sur le trottoir devant la maison, jusqu’à ce qu’une employée, mal réveillée, sorte en chemise de nuit et s’enquiert des désirs du maître de maison. Du whisky, des glaçons et de l’eau gazeuse !
Je regardais le Colonel qui leva un sourcil conciliateur avec l’air de me dire prends patience, Marcelo, mon garde du corps improvisé me fit lui aussi signe de ne rien dire. Rita était dans la voiture et ne semblait pas vouloir en bouger.
Ce fut la scène la plus incroyable qu’il m’a été donné à ce jour de vivre. 2 heures du matin, la pluie, une lumière diffuse provenant d’un lampadaire sur la rue et de l’éclairage du jardin. Une employée en chemise de nuit tenant dans ses bras un plateau lourd d’une bouteille de Whisky, de glaçons, de guitig, eau gazeuse locale et de 4 verres. Autour, 4 personnes qui s’apprêtaient à lever ces verres pour une réconciliation fort douteuse. Nous trinquâmes. Une fois, deux fois… Les bouteilles tremblaient sur le plateau, les bras de cette pauvre femme commençaient certainement à sentir douleur et contractures.
Et puis, bonne âme, le Capitaine des douanesl déclara, rentrons, venez vous réchauffer et vous sécher devant un feu de cheminée. Les maisons, dans la cordillère des Andes, sont généralement pourvues de cheminées et n’ont pas de chauffage central. On dit que les journées se divisent en quatre saisons. Le printemps le matin, l’ëté vers midi ou la température se situe entre 20 et 23 degrés, l’automne l’après-midi avec une petite pluie, et l’hiver pour la nuit.
Grande maison, grand salon avec de nombreux sofas, le feu ne tarda pas à prendre et c’est avec plaisir, Rita nous avait accompagnés pour se réchauffer elle aussi, que nous nous installâmes devant l’âtre.
Notre Capitaine montrait avec un certain plaisir le luxe dans lequel il vivait et la conversation avait pris un tour détendu presque mondain, tout cela avec force de libations. Profitant d’une courte absence du maître de maison, le Colonel me glissa dans l’oreille : toi et Marcelo apprêtez-vous à prendre la poudre d’escampette, je vous ferai signe. Rita me regardait avec un air sombre et semblait appréhender un orage que ne voyais pas venir.
Sur mes gardes, mais quand même bien éméché, je commençais donc à repérer la voie vers la sortie. C’est alors que notre douanier, plus raminagrobis que nature me dit : Maintenant que nous sommes secs, réconciliés et en bonne santé, terminons ce malentendu, Patrick, remets l’argent que tu as gagné ce soir.
Réponse très rapide de ma part : Il n’en est pas question, vous avez essayé de me prendre tout l’argent que j’avais sur moi. Vous avez triché et malgré cela j’ai gagné.
Il sortit son revolver et se mit à vociférer. C’est alors qu’une porte s’ouvrit dans la mezzanine qui surplombait le salon et qu’une femme, enceinte jusqu’aux yeux, la sienne assurément, s’écria :
Pablo ! pas ici, s’il te plaît.
Le Colonel profita de cette interruption pour maîtriser avec ses deux bras notre criminel en puissance et cria : sortez, vite !
Jamais je n’ai couru aussi vite, Marcelo non plus, alors que nous traversions le jardin et franchissions la clôture, le douanier qui s’était libéré de l’emprise du Colonel surgit à la porte de la maison et deux coups de revolver se firent entendre.
Quelques centaines de mètres plus loin je demandais à Marcelo : Pas blessé ? Non, non, toi non plus ?
Nous étions tous les deux sains et saufs et le rire qui commença à monter de nos gorges dut réveiller tout le voisinage. Inutile de chercher un taxi à cette heure et c’est à pied, sous la pluie que nous avons rejoint le centre-ville et mon hôtel.
Je laissai 1500 dollars à Marcelo, sachant qu’il aurait du mal à gagner sa vie dans les mois qui venaient, et j’allais me coucher.
L’alcool ingurgité est un bon somnifère et je me levais vers midi. Après avoir réservé mon vol de retour pour Quito il me restait à prendre congé du Colonel. Il m’attendait à son bureau, le Capitaine des douanes en sortait, et en me voyant il me dit :
Si j’avais voulu te tuer hier au soir je l’aurais fait, mais je suis un homme bon, même en voiture je freine toujours lorsqu’un chien égaré traverse la voie.
Je dois avouer que je n’ai rien trouvé à lui répondre, je n’en avais pas envie. Je l’ai laissé sortir, peu dans le bureau du militaire, laissai sur la table la même somme que j’avais donnée à Marcelo, je pris congé, le remerciais de son accueil, de celui de son épouse et de sa fille.
Il est venu s’excuser, me dit le Colonel, mais toi, ne reviens pas tout de suite par ici, c’est mieux.