Archive pour mars 2006

Un poker dangereux

Lundi 27 mars 2006

Je reprends ce billet, dont la première partie avait été publiée sur le blog Profil d’Olivier Gochet et la seconde ici même, afin de le garder en entier quelque part.

C’était il y a bien longtemps, aux débuts des années quatre-vingts, j’avais à l’époque un Bureau de représentation à Quito en Équateur, petit pays sympathique où l’on pouvait faire son trou rapidement, la concurrence étant faible.
Je travaillais avec un correspondant dans la ville de Cuenca, charmante bourgade au sud du pays, avec des traditions culturelles intéressantes, ville de la cordillère des Andes, totalement dans le style de la colonisation espagnole, ou l’air était emprunt d’une ineffable odeur de savoir-vivre, de lenteurs, d’une sensualité cachée derrière ces volets clos, ou ces dames attendaient avec une certaine langueur la mystérieuse aventure qui pourrait enfin atténuer la braise qui couvait derrière leurs yeux noirs.
Mon correspondant était un Colonel en retraite, gi-jo latin, la moustache fringante, le torse développé et qui dépassait encore largement un ventre un peu abîmé par les excès de libations. Bref, il portait beau, comme on dit.
Aller à Cuenca n’était pas une chose difficile, un service régulier d’avion permettait pour un prix dérisoire de s’y rendre. J’avais prévu d’y arriver dans la soirée et de revenir le jour suivant.
Soirée que j’appréhendais un peu d’ailleurs puisque j’étais invité chez le Colonel et que nous devions ensuite poursuivre par une visite aux douanes locales qui organisaient une petite fête annuelle.
Après avoir mis ma valise à l’hôtel, accompagné par mon hôte, nous nous dirigeâmes vers sa maison afin de faire honneur au repas, que son épouse, Allemande, me précisa-t-il, nous avait préparé.
Il est vrai qu’elle était blonde, de ces blondes à peau claire que ces climats andins n’épargnent pas, laissant sur leurs visages les traces des brûlures d’un soleil plus proche de la terre, elle avait les yeux bleus, délavés et tristes de celles qui avaient cru que la vie était meilleure sous les tropiques et qui cherchaient une porte de sortie à un calvaire qu’elles n’avaient pas imaginé et dont l’inexorable temps leur faisait comprendre à chaque instant que c’était une quête dépassée.
Pendant tout le repas, comme le veut une tradition dont j’ignorais jusqu’à l’existence, elle restât debout derrière son époux, surveillant de près le service de ses employées.
Heureusement, leur fille, fraîchement divorcée, une honte pour la famille m’expliqua-t-on, officiait de la même manière derrière moi, attentive à mes désirs, et le frôlement de ses seins généreux sur mon épaule lorsqu’elle me servait un vin chilien, fort bon au demeurant, apaisa quelque peu mon inconfort.
Le repas terminé, les hommes, j’avais oublié la présence d’un de mes rabatteurs, plus filou que commerçant, qui s’était joint à nous pour le repas, s’assirent dans le salon pour déguster l’alcool de cane à sucre que notre Colonel produisait. Un hobby partagé par nombre de propriétaires terriens. Bien sûr nous fîmes honneur à ses libations, cet alcool se boit avec une eau tiède aromatisée, dans de petits verres, mais il est hors de question de quitter la table avant d’avoir terminé le litre de ce breuvage, qui provenait, m’a-t-on maintes fois répété, de la générosité des dieux de la terre.
À ce moment de la soirée, je dois reconnaître que j’étais dans un état très euphorique et que je trouvais que cette jeune divorcée, appelons-la Rita, dans sa robe de mousseline. bleue claire, je m’en souviens encore, était de plus en plus appétissante, d’autant que ses regards et ses caresses cachées devenaient un véritable appel au viol. C’est alors que notre Colonel annonça : on nous attend aux douanes. Et nous voilà tous partis pour une soirée qui est en fait le motif de ce billet. À ma grande surprise et satisfaction, après avoir parlementé avec son père, Rita nous accompagna.
Nous voila donc arrivés dans le bâtiment des douanes, et dans une grande pièce où un nombre de caisses d’alcool provenant de tous les coins du monde étaient ouvertes et à la disposition des invités, le Capitaine et ses subordonnés étaient tous attablés à une table de poker, enfin c’est ce qu’un homme peu averti pouvait comprendre, bref des billets sur la table, des cartes qui se distribuent et une ambiance glauque.
Ah un français, comme c’est sympathique, on va bientôt faire des affaires ensemble, le Colonel est un grand ami de la famille que nous formons ici … Sert toi Patrick, il y a tous ce que tu veux, champagne, Cognac, Armagnac, Vodka ! Et puis viens donc jouer aux cartes avec nous si tu as un peu d’argent à perdre.
A l’époque, dans ces contrées, les cartes de crédit était une chose mal acceptée, même dans les hôtels, j’avais l’équivalent de mil dollars en poche et dois reconnaître une chose, c’est que mon grand-père paternel, durant des années m’avait appris tous les jeux de carte pouvant exister sur cette planète. J’ai passé avec lui des années à apprendre ce qui était sa passion, c’est donc sans crainte que je rentrais dans le jeu, même si les règles ne m’étaient pas connues.
Passons sur les détails, deux heures après, malgré une triche éhontée que j’avais à chaque fois dénoncée j’étais en possession de tout l’argent qui avait été déposé sur la table. En fait, je m’en souviens exactement, 8.390 dollars. Du moins son équivalent en monnaie locale, le sucre, que j’eus du mal à mettre dans mes poches. Et grand seigneur, on doit l’être dans ces moments là, je déclarais : Messieurs merci, je vous invite à pendre un pot là où vous voulez. Mais mon Capitaine des douanes, petit et rondouillard, les yeux méchants et injectés de sang, ne l’entendait pas de cette oreille : Tu rends l’argent et tu te casses me dit-il en sortant son arme.
Aussitôt ses subordonnés firent la même chose dans un cliquettement d’armes de toute nature.
Les yeux de la pulpeuse Rita étaient un volcan, ils débordaient de laves, de plaisirs inassouvis, le sang qui risque d’être versé est en fait un puissant aphrodisiaque. C’est sans doute la raison qui me fit dire : Messieurs il n’en est pas question, tuez-moi si vous voulez, mais je ne rends pas un centime.
Le Colonel s’interposa, les discussions commencèrent, les tentatives de négociation, devrais-je dire, et je savais à ce moment là que j’avais gagné et que rien ne devait me faire céder.
Une heure après, le Colonel et le Capitaine des douanes s’entendirent sur le fait que ces débordements étaient dus à un excès d’alcool et qu’un pot de réconciliation, chez notre ami douanier, scellerait un désordre qui n’aurait jamais dû exister.
Et nous voila de nouveau en voiture, pas trop rassurés quand même, le Colonel et mon assistant avaient décidé de me mettre derrière avec sa fille tout en suivant la voiture du Capitaine des douanes qui habitait à l’extérieur de Cuenca. Rita en profita honteusement pour poser sa main sur ma jambe, ce qui, je dois l’avouer, après cet épisode, réussit à me rendre l’esprit d’entreprise. J’essayais alors de m’approcher de la belle Rita, elle me dit rapidement à l’oreille : ne fais surtout pas cela, ne bouge pas, car si mon père te voit, il te tue. Je me suis donc laissé faire, une tentative de meurtre c’était assez pour une nuit. Du moins le croyais-je.
Il pleuvait, comme il pleut dans la cordillère des Andes lorsque la Pacha Mama se met à pleurer. Une pluie fine et persistante, qui semblait venir par vagues. Nous voilà enfin devant la maison du capitaine des Douanes, la demeure, devrais-je dire, moderne, vaste, un grand jardin et un garage pour plusieurs véhicules. J’ai toujours été fasciné par les capacités d’épargne du personnel politique et administratif d’Amérique Latine. Avec des salaires de misère ils arrivent à se construire de magnifiques résidences,se payer des mercedes et autres BMW, sans parler l’éternelle Rolex en or et diamants preuve de leur réussite, alors que le reste de la population avec les mêmes ressources ont bien du mal à manger jusqu’à la fin du mois. Une race d’élus sans doute !
Le Capitaine se mit à sonner furieusement et nous fit signe de rester sur le trottoir devant la maison, jusqu’à ce qu’une employée, mal réveillée, sorte en chemise de nuit et s’enquiert des désirs du maître de maison. Du whisky, des glaçons et de l’eau gazeuse !
Je regardais le Colonel qui leva un sourcil conciliateur avec l’air de me dire prends patience, Marcelo, mon garde du corps improvisé me fit lui aussi signe de ne rien dire. Rita était dans la voiture et ne semblait pas vouloir en bouger.
Ce fut la scène la plus incroyable qu’il m’a été donné à ce jour de vivre. 2 heures du matin, la pluie, une lumière diffuse provenant d’un lampadaire sur la rue et de l’éclairage du jardin. Une employée en chemise de nuit tenant dans ses bras un plateau lourd d’une bouteille de Whisky, de glaçons, de guitig, eau gazeuse locale et de 4 verres. Autour, 4 personnes qui s’apprêtaient à lever ces verres pour une réconciliation fort douteuse. Nous trinquâmes. Une fois, deux fois… Les bouteilles tremblaient sur le plateau, les bras de cette pauvre femme commençaient certainement à sentir douleur et contractures.
Et puis, bonne âme, le Capitaine des douanesl déclara, rentrons, venez vous réchauffer et vous sécher devant un feu de cheminée. Les maisons, dans la cordillère des Andes, sont généralement pourvues de cheminées et n’ont pas de chauffage central. On dit que les journées se divisent en quatre saisons. Le printemps le matin, l’ëté vers midi ou la température se situe entre 20 et 23 degrés, l’automne l’après-midi avec une petite pluie, et l’hiver pour la nuit.
Grande maison, grand salon avec de nombreux sofas, le feu ne tarda pas à prendre et c’est avec plaisir, Rita nous avait accompagnés pour se réchauffer elle aussi, que nous nous installâmes devant l’âtre.
Notre Capitaine montrait avec un certain plaisir le luxe dans lequel il vivait et la conversation avait pris un tour détendu presque mondain, tout cela avec force de libations. Profitant d’une courte absence du maître de maison, le Colonel me glissa dans l’oreille : toi et Marcelo apprêtez-vous à prendre la poudre d’escampette, je vous ferai signe. Rita me regardait avec un air sombre et semblait appréhender un orage que ne voyais pas venir.
Sur mes gardes, mais quand même bien éméché, je commençais donc à repérer la voie vers la sortie. C’est alors que notre douanier, plus raminagrobis que nature me dit : Maintenant que nous sommes secs, réconciliés et en bonne santé, terminons ce malentendu, Patrick, remets l’argent que tu as gagné ce soir.
Réponse très rapide de ma part : Il n’en est pas question, vous avez essayé de me prendre tout l’argent que j’avais sur moi. Vous avez triché et malgré cela j’ai gagné.
Il sortit son revolver et se mit à vociférer. C’est alors qu’une porte s’ouvrit dans la mezzanine qui surplombait le salon et qu’une femme, enceinte jusqu’aux yeux, la sienne assurément, s’écria :
Pablo ! pas ici, s’il te plaît.
Le Colonel profita de cette interruption pour maîtriser avec ses deux bras notre criminel en puissance et cria : sortez, vite !
Jamais je n’ai couru aussi vite, Marcelo non plus, alors que nous traversions le jardin et franchissions la clôture, le douanier qui s’était libéré de l’emprise du Colonel surgit à la porte de la maison et deux coups de revolver se firent entendre.
Quelques centaines de mètres plus loin je demandais à Marcelo : Pas blessé ? Non, non, toi non plus ?
Nous étions tous les deux sains et saufs et le rire qui commença à monter de nos gorges dut réveiller tout le voisinage. Inutile de chercher un taxi à cette heure et c’est à pied, sous la pluie que nous avons rejoint le centre-ville et mon hôtel.
Je laissai 1500 dollars à Marcelo, sachant qu’il aurait du mal à gagner sa vie dans les mois qui venaient, et j’allais me coucher.
L’alcool ingurgité est un bon somnifère et je me levais vers midi. Après avoir réservé mon vol de retour pour Quito il me restait à prendre congé du Colonel. Il m’attendait à son bureau, le Capitaine des douanes en sortait, et en me voyant il me dit :
Si j’avais voulu te tuer hier au soir je l’aurais fait, mais je suis un homme bon, même en voiture je freine toujours lorsqu’un chien égaré traverse la voie.
Je dois avouer que je n’ai rien trouvé à lui répondre, je n’en avais pas envie. Je l’ai laissé sortir, peu dans le bureau du militaire, laissai sur la table la même somme que j’avais donnée à Marcelo, je pris congé, le remerciais de son accueil, de celui de son épouse et de sa fille.
Il est venu s’excuser, me dit le Colonel, mais toi, ne reviens pas tout de suite par ici, c’est mieux.

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La prostitution (dossier)

Lundi 27 mars 2006

1. Introduction: La rue du pêché

Parmi les plus célèbres quartiers “du péché” du Buenos Aires de la seconde moitié du XIXème siècle, se distingue celui de Monserrat avec sa légendaire “rue du péché”, où il y avait une maison de prostitution à côté de l’autre, comme l’on peut voir dans cette photo exceptionnelle et anonyme, prise en 1892. (Archive Général de la Nation)
«…[Les filles publiques de Buenos Aires] étaient très connues car elles étaient étrangères: polonaises, hongroises, australiennes, françaises, belges, tudesques, égyptiennes, turques, suédoises, persanes, russes, circassiennes, et d’autres nationalités de toute l’Europe. Elles occupaient des maisons extrêmement luxueuses, où on voyait des sols avec des tapis très riches de couleurs de bon goût, lisérés élégants de bons brochés bleus, rouges ou pourprés; bref, très confortables; un piano, de bonnes chambres, tout ce qui est nécessaire pour accueillir des gens bien aisés, tels qu’on les trouve à des villes comme Buenos Aires, cosmopolites, de grand développement commercial…» (ADOLFO BATIZ, «BUENOS AIRES, LA RIVE ET LES MAISONS DE PROSTITUTION À 1880»).


Bâtiment traditionnel, un «conventillo» de Buenos Aires au commencement du siècle. On peut voir le patio [cour intérieur] sur lequel donnent les chambres occupées par de différentes familles d’immigrés européens. PHOTO ANONYME, CIRCA 1900. (ARCHIVE GÉNÉRAL DE LA NATION)
“…22 familles habitent au «conventillo» [maison des quartiers pauvres], qui font, en comptant 20 écoliers, le total pas dédaignable de 118 personnes. Le «conventillo» a 35 chambres (…) Parmi les chefs de famille il y a 11 italiens, 9 espagnols, 1 suisse, 1 portugais, 1 monténégrin et 6 argentins, et les métiers prédominants sont: cordonniers, peintres, maçons, électriciens, menuisiers, forgerons, hommes qui font du plâtre, mécaniciens, cochers, charbonniers, chauffeurs de machine à vapeur (…) et d’ouvriers non spécialisés.” (RÉVUE DU DEPARTEMENT NATIONAL DU TRAVAIL. BUENOS AIRES, ARGENTINE, 1912).

2. Deux femmes: 1850 - 1930

L’image de cette jeune fille suggestive correspond à un daguerréotypie anonyme fait, selon les experts, environ 1850. («HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE EN AMÉRIQUE», DE VICENTE GESUALDO. MAISON D’ÉDITION: SUI GENERIS, 1990, PAGE 48).
“…(Au commencement du XIXème siècle), on vivait une époque de luxe et de violence fous. Plusieurs immigrés n’osaient pas affronter la possibilité de ce que les membres féminins de leurs familles tombèrent dans les mains des maquereaux, et ils revinrent à leurs petits villages [d’Europe]. Les journaux signalaient une fréquence de suicides affreux. La tuberculose et les maladies amoureuses causaient 30% des morts vers le Centénaire [de la République Argentine, 1910]. Il est important de se rappeler qu’à cette époque-là, presque la moitié des maisons étaient devenues des «conventillos» [grandes maisons des quartiers pauvres], et que les petites filles [“percantitas”] commençaient leur carrière à 16 ans, beaucoup de fois encouragées par l’indignité morale de leurs propres parents. À 25 ans, elles étaient déjà vieilles, ou vieillis…” (JOSÉ SEBASTIÁN TALLÓN. “LE TANGO À SON ÉTAPE DE MUSIQUE INTERDITE”. BUENOS AIRES, 1959).


Cette deuxième image correspond à “Renée”, jeune fille mélancolique photographiée par Jacques-Henri Lartigue, à Paris, en 1931. (CARTE POSTAL PUBLIÉE PAR L’ASSOCIATION DES AMIS DE JACQUES- HENRI LARTIGUE, PARIS, 1986).
«Au bout du XIXème siècle, Buenos Aires était connue internationalement comme un port ombrageux de femmes disparues et des vierges européennes kidnappées qui étaient obligées à vendre leurs corps et à danser le tango. Quelques unes des victimes ont échappé au servilisme sexuel, et plus tard elles ont raconté des histoires terrifiantes de séduction et des mauvais traitements; quelques autres ont écrit des chansons qui faisaient l’éloge de la ville, qui était comparée avec El Dorado (comparée à l’Eldorado ???). La seule mention de Buenos Aires faisait trembler beaucoup d’européens. Dans l’Angleterre et dans d’autres pays européens, on conseillait les jeunes femmes, même celles qui n’avaient pas l’intentions d’émigrer, de ne pas sortir seules les soirs. On disait qu’il n’était pas convenable de voyager en train aux villes pour chercher de travaille, parce qu’elles pouvaient être enlevées et envoyées a l’étranger pour finir dans quelque maison de prostitution argentine.» (DONNA J. GUY, «LE SEXE DANGEREUX», PAGE 17. EDITORIAL SUDAMERICANA, BUENOS AIRES 1994).

3. Manucures françaises: 1930

Après avoir réfléchi pendant assez de temps (Pas mal de tps ???), on a conclu que l’image ci-dessus synthétise d’une manière admirable l’un des deux extrêmes de «la réalité quotidienne» vécue à Buenos Aires dans les premières décennies du XXème siècle. L’image correspond à la somptueuse salle de billard «style Morisque» de la luxueuse résidence de la famille Ortiz Basualdo. Dans les antipodes on rencontre la «réalité quotidienne» que vécurent les femmes françaises (et d’autres nationalités) qui offraient leurs services pour les journaux de l’époque
ANNONCES PUBLIÉS DANS LE JOURNAL “CRITICA” DE BUENOS AIRES, EN 1930. (SEULEMENT DES FEMMES FRANÇAISES).

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MANUCURES FRANÇAISES accueillent de 10 à 24 heures. Rue 25 de Mayo 318.

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(Le 4 janvier 1930).

MASSEUSES, MANUCURES FRANÇAISES, accueillent de 10 à 24 heures. Rue Bustamante 724.

(Le 21 janvier 1930).

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MANUCURES FRANÇAISES RÉCEMMENT ARRIVÉES, accueillent de 13 heures à 21 heures. Rue Paraguay 1031, 4ª étage. Pas de questions [au concierge].

(Le 4 novembre 1930).

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MANUCURES FRANÇAISES PROFESSIONNELLES accueillent de 10 a 21 heures. Avenue Corrientes 922, 4e. étage, appartement 28.

(Le 6 novembre 1930).

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MANUCURES DE PARIS, accueillent à la rue Libertad 257, 2e. étage, appartement M. Pas de questions au concierge.

(Le 18 novembre 1930).

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ANNONCES PUBLIÉS DANS LE JOURNAL “CRITICA” DE BUENOS AIRES, EN 1930. (FEMMES D’AUTRES NATIONALITÉS).

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MASSEUSE, MANICURE, PEDICURE ALLEMANDE, accueille à la rue Bartolomé Mitre 1130, appartement 7, étage 4e.

(Le 1 novembre 1930).

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MASSEUSE ET PEDICURE ESPAGNOLE, [accueille à la rue] Lavalle 859, appartement 1.

(Le 17 novembre 1930).

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MANUCURES, MASSEUSES TURQUES, accueillent de 10 à 21 heures. Avenue Corrientes 922, 4e. étage, appartament 26.

(Le 18 novembre 1930).

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MANUCURES CHILIENNES accueillent à l’avenue Sáenz Peña 170, 1ère. étage, 1ère. escalier.

(Le 26 novembre 1930).

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4. Professionnelles françaises: 1869 - 1895 - 1930

Vue intérieure de «Safo», maison de prostitution célèbre, placée à Rosario, qui était un des lupanars les plus élégants de l’ Argentine des premières décennies du XXème siècle. (PHOTOGRAPHIE TIRÉE DE “EL BURDEL”, DE ERNESTO GOLDAR, BUENOS AIRES, 1982).
CENS DE 1869:

Deux filles publiques françaises «matures».

* Dans la maison de prostitution placée à Libertad 178, mademoiselle ROSA HANDERS, agée de 30 ans, déclare être française et ne pas savoir écrire [en espagnol?]. Sa profession: «fille publique».

* Dans le «conventillo» placé rue Moreno 397 habite madame GRACIOSA URHE, agée de 45 ans, qui déclare être française et mariée. Quant à sa profession, le fonctionnaire qui fait le cens écrit: «hotelière et rufiane».

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CENS DE 1895:

Trois filles publiques françaises «jeunes»

* Dans le «conventillo» placé entre les rues des Arts 457 et Suipacha 632, habite FAUSTINA VIALETTE, agée de 22 ans et mariée.

* Dans la maison de prostitution située rue Junín 431 et Junín 439 habite SOFÍA TOMPIERM, agée de 21 ans, célibataire.

* Dans l’ Hospital Norte (Syphilicome Municipal) habite MARIA COUSITON, agée de 24 ans, célibataire.

DONNÉS EXTRAITS DE LA RECHERCHE DE MARISA DONADÍO, «LA VILLE DES ESCLAVES BLANCHES», INSTITUT DU TANGO, BUENOS AIRES, 1996.

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1930: «UNE ESCLAVE BLANCHE [FRANÇAISE] ACHETA SA LIBERTÉ»

(…) María Saint Andrée, une belle femme, arriva de la France il y a des années comme plusieurs d’autres, trompées par les fausses promesses des ténébreux qui la firent rêver d’une vie pleine de luxe, plaisirs et confort, en échange d’une tâche modeste dans une maison de couture (…) Une fois dans les filets des marchands d’esclaves blanches, ses exploiteurs l’initièrent dans le triste commerce auquel elle était destinée et en même temps que sa jeunesse et sa beauté s’étiolèrent, plusieurs milliers de pesos grossirent la fortune des ténébreux. Comme toujours il se passe à ces pauvres femmes (comprends pas la phrase), elle changea plusieurs fois de seigneur pour tomber, il y a deux ans, sous le pouvoir d’ Amadeo Provenza, argentin de 30 ans, célibataire, qui vit à Sarandi 656 et qui figure dans les archives policières sous le numéro 50.476 de la section fraudes et escroqueries (…) [María Saint Andrée avait cru que, finalement,] à côté de cet homme qui lui avait promis de l’éloigner du vice pour qu’elle soit sa femme, elle allait refaire sa vie. Mais quelques jours après s’être mariée avec Provenza elle a pu constater qu’elle était tombée dans les mains d’un ténébreux plus terrible que ceux qui l’avaient exploitée avant. L’individu l’a emporté rue Sarandi 630, [Buenos Aires], où il l’a obligé à pratiquer son triste commerce, la dépouillant de tout l’argent qu’elle obtenait et la faisant victime, en plus, des mauvais traitements (…) Comprenant qu’elle ne pourrait pas se délivrer du ténébreux et sachant, en plus, que l’homme s’intéressait seulement à son argent, [María Saint Andrée] lui proposa d’acheter sa liberté. Elle mit au nom de Provenza une voiture qu’elle avait achetée avant d’aller vivre avec lui et se compromit (s’engageât ???) à lui donner une somme d’argent tous les mois. Ils se sont passés quatre mois de cette séparation, et la femme n’a pas pu lui payer les 2.000 pesos qu’il exigeait. Le dernier mois, elle pouvait lui donner seulement 1.200 pesos, alors l’individu lui dit que si elle n’accomplissait le compromis il la tuerait (…) Fatiguée de cette esclavage, [María Saint Andrée] décida de parler à la police (…) (JOURNAL «CRÍTICA», LE 28 NOVEMBER 1930, PAGE 5).

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voir «Prostitution française à Buenos Aires 1850-1930»

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L´entretien Borges/Ramón Chao

Lundi 27 mars 2006

ENTRETIEN AVEC JORGE LUIS BORGES
PAR RAMÓN CHAO. PARU DANS LE MONDE DIPLOMATIQUE

Grand voyageur malgré sa cécité, Borges a souvent visité Paris. Son lieu de prédilection pour y loger, avec sa compagne Maria Kodama, était le célèbre Hôtel, rue des Beaux-Arts, haut lieu du dandysme, où séjournèrent longtemps Pierre Loti et Oscar Wilde qui y mourut seul et ruiné. C’est dans la pénombre d’une chambre de cet établissement mythique que, en avril 1978, eut lieu la rencontre avec le vieux sphinx Jorge Luis Borges, l’Argentin universel.

Bonjour, monsieur Borges. Je vous remercie de me recevoir.

Appelez-moi Borges, tout court. J’ai presque quatre-vingts ans. Tous mes amis ont disparu. Lorsque je pense à eux, je pense à des fantômes. Nous sommes tous des fantômes, n’est-ce pas ? En 1955, j’ai perdu la vue et je ne lis plus les journaux. Je n’ai pas souvent l’occasion de parler avec des gens. Aussi, quand j’ai une interview, je remercie mon interlocuteur. Mais je le préviens toujours : je suis trop catégorique, parfois même désagréable. C’est peut-être une réaction contre ma timidité, car je ne suis jamais sûr de ce que je dis. Quand j’affirme quelque chose, je ne fais qu’avancer une possibilité. Je propose donc, avant de commencer, que nous émettions quelques locutions de doute, comme « peut-être », « probablement », « il n’est pas impossible que », etc. Le lecteur les placera lorsqu’il le croira opportun

Pouvez-vous mettre un visage sur une voix ?

Non ; je n’ai pas besoin de le faire. Un penseur anglais disait que toutes les idées, tous les sentiments pouvaient être exprimés par la parole. J’aurais préféré conserver la vue, mais la voix est si personnelle que le fait de ne pas vous voir n’a pas beaucoup d’importance. Il y a une affinité entre les personnes, difficile à expliquer. Mes rapports avec les objets sont plus problématiques, car les objets ne parlent pas. Je ne peux que les toucher. J’aurais dû être sculpteur. Bien sûr, je préférerais vous voir, mais je dois chercher des arguments pour supporter ma cécité, n’est-ce pas ? Autrement je me prendrais en pitié, ce qui est détestable. Bernard Shaw disait que la pitié dégrade autant celui qui s’apitoie que celui qui est pitoyable.

Ce stoïcisme est-il dû à votre situation personnelle ou à l’héritage de vos ancêtres ? Vous descendez d’une famille de militaires. Très courageux, bien entendu.

Mon grand-père, le général Borges, est mort en 1874, au cours d’une bataille contre les Indiens. Son avant-garde décimée, il est resté tout seul sur son cheval blanc. Il s’est avancé au trot vers l’ennemi, qui l’a troué de balles. Cela dit, il n’y a aucune raison de supposer qu’un militaire est courageux. Un individu qui passe sa vie de caserne en caserne pour obtenir de l’avancement et qui étudie la stratégie n’a pas besoin d’être courageux. Et bien sûr, il n’est pas préparé pour gouverner. L’idée de commander et d’être obéi est le propre d’une mentalité infantile. Cela explique que les dictateurs soient des gens immatures.

C’est curieux. Avec votre généalogie de guerres et de violences, vous êtes quelqu’un de pacifique, vous détestez la violence et vous mettez des conditionnels dans toutes les phrases. Est-ce pour cela que vous vous défoulez dans votre oeuvre, faite de crimes, de duels et de trahisons ?

Je n’y avais jamais pensé. Il est possible que je sois, en quelque sorte, la mémoire de mes aïeux. Il se peut qu’à travers moi ils essayent d’effacer leurs vies de guerres et de violences.

Quand avez-vous pensé devenir écrivain ?

Depuis toujours. J’avais trois ou quatre ans quand j’ai commencé à écrire. Mon père, psychologue anarchiste, m’a révélé la valeur de la poésie, le fait que les mots ne sont pas simplement des moyens de communication, mais des sons musicaux, magiques et complexes. J’avais déjà vingt-quatre ans et il me conseillait de continuer à lire, de ne pas écrire jusqu’à ce que j’en aie vraiment besoin. Et surtout, de ne pas me hâter de publier. Lui-même avait écrit un roman, qu’il n’a jamais édité. Au fond, je suis devenu écrivain parce que c’était sa vocation à lui et qu’il n’avait pas réussi. J’ai suivi tous ses conseils. Je le dis avec une certaine nostalgie car, depuis 1955, ma cécité m’empêche de lire. Cette année-là se sont produites deux choses capitales dans ma vie : on m’a nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, et, presque simultanément, je suis devenu aveugle. Deux cent mille volumes à portée de ma main… sans que je puisse les lire.

Vous avez réalisé la vocation de votre père, mais pas complètement. Votre père était dans l’erreur. Vous le reconnaissez vous-même lorsque, dans la préface de Fictions, vous écrivez qu’il est vain de vouloir développer en cinq cents pages ce qui peut être résumé en vingt ou trente.

En fait, je n’ai pas lu beaucoup de romans. J’ai lu Conrad, Dickens, Dostoïevski, Melville… et Don Quichotte, comme tout le monde. Il serait illogique que n’étant pas un lecteur de romans, j’essaye d’en écrire.

La vie est pleine de paradoxes. On vous a attribué le prix Cervantès alors que vous n’aimez pas sa langue, l’espagnol.

Je n’ai jamais dit cela ! J’ai pu dire que le français est une langue très belle, avec des tournures qu’on ne trouve pas ailleurs, comme les y dans « j’y suis, j’y reste » ou les en de « nous en reparlerons ». Mais nous avons, en espagnol, les verbes ser et estar, qui n’existent dans aucune autre langue, et qui séparent le métaphysique du contingent. Nous avons aussi une mobilité enviable des adjectifs et une construction plus souple de la phrase. Les Espagnols ont de quoi être fiers de leur langue. Mais ils ne savent pas la parler. Ils la prononcent comme s’il s’agissait d’une langue étrangère.

Alors, d’où vient cette opinion si répandue que vous n’êtes pas à l’aise en espagnol ?

J’aimerais qu’on me juge pour ce que j’écris, et non pas pour ce que j’ai pu dire. Ou pour ce qu’on m’a fait dire, car, par timidité, parfois je n’ose pas contredire mon interlocuteur. En revanche, lorsqu’on écrit, on corrige jusqu’à l’infini. En fait, cette opinion a été tirée d’une conversation avec Pablo Neruda, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Pendant deux heures, nous avons joué à nous épater. Il m’a dit : « On ne peut pas écrire en espagnol. » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, c’est pour cela que personne n’a jamais écrit en cette langue. » Alors, il suggéra : « Pourquoi ne pas écrire en anglais ou en français ? – Bon, mais sommes-nous sûrs que nous méritions d’écrire dans ces langues ? » Alors nous avons décidé qu’il fallait se résigner à continuer d’écrire en espagnol.

Drôle de conversation entre deux personnes qui ne s’entendaient pas.

Il avait écrit un poème contre les tyrans d’Amérique latine en consacrant quelques strophes aux Etats-Unis, mais pas une seule à Perón. On supposait qu’il était rempli d’une noble indignation ; en fait, il était en train de penser à un procès qu’on lui faisait en Argentine et ne voulait pas indisposer le gouvernement de mon pays. Il était marié à une femme argentine et savait très bien ce qui s’y passait, n’est-ce pas ? Mais il ne voulait pas que son poème lui cause tort. Quand je suis allé au Chili, il s’est éclipsé pour ne pas me voir et il a très bien fait. Les gens voulaient nous opposer. Il était un poète communiste chilien, et moi, poète conservateur argentin, j’étais contre les communistes.

Que reprochez-vous aux communistes ?

Je ne peux pas être d’accord avec une théorie qui prêche la domination de l’Etat sur l’individu. Mais tout ce que je viens de raconter n’a rien à voir avec la qualité de la poésie de Neruda. Lorsque, en 1967, le prix Nobel a été décerné à Miguel Angel Asturias, j’ai tout de suite dit que c’était Neruda qui le méritait. Et il a d’ailleurs fini par l’avoir en 1971. Il ne me paraît pas juste qu’on juge un écrivain pour ses idées politiques. Car s’il est vrai que Rudyard Kipling a défendu l’Empire britannique, il faut aussi reconnaître qu’il a été un grand écrivain.

Pendant un certain temps vous avez ignoré, vous aussi, les crimes des militaires dans votre propre pays.

Au risque de me répéter, l’explication devrait être facile. Quand, comme moi, on commet l’imprudence d’approcher les quatre-vingts ans, on reste assez seul. Comme vous savez, je ne lis pas les journaux et je connais très peu de gens. J’avais cependant entendu parler des « disparitions ». Mes amis m’ont assuré, sincèrement, je crois, qu’il s’agissait de touristes qui simplement changeaient d’endroit, mais qu’il n’y avait pas de « disparitions ». Je les ai crus, jusqu’à ce que les mères et les grands-mères de la plaza de Mayo viennent chez moi. Parmi elles se trouvait la cousine des propriétaires de l’un des journaux les plus importants d’Argentine. J’ai vite compris que cette femme n’était pas une actrice. Elle m’a dit que sa fille était « disparue » depuis six ans. Elle voulait qu’on lui dise la vérité, même si sa fille était morte. Elle s’est adressé aux ministres, au chef de la police, au Vatican, et toujours la même réponse : « Vous l’aurez chez vous dans six mois. » Elle ne l’a jamais revue. Les militaires argentins sont complètement fous.

Comme le terme de « disparu.

La réalité est bien plus terrible : ces « disparus » ont été séquestrés, torturés et assassinés. C’est un film qui finit très mal.

Avant votre cécité, vous étiez critique de cinéma. Regrettez-vous ce temps ?

Pas énormément, car le cinéma a cessé d’être muet.

C’était mieux ?

Bien entendu ! Ensuite est apparu le cinéma en Technicolor. Une autre calamité.

De quel film vous souvenez-vous ?

Un film mis en scène par Josef von Sternberg, sur les gangsters de Chicago [1]. C’était un film épique. Peu de jours après, Carlos Gardel allait chanter dans la même salle de cinéma et je n’ai pas voulu aller l’entendre, de peur de perdre l’impression que m’avait faite ce film. C’est comme ça que j’ai raté Carlos Gardel.

Est-ce que, d’après vous, Carlos Gardel incarne ce que pompeusement on appelle l’âme argentine ?

L’âme argentine a été plusieurs fois pervertie et corrompue. Surtout par l’abominable dictature du général Perón. Je n’ai jamais été péroniste. Le pays a beaucoup changé. En ce moment, nous vivons des années considérées sans doute comme ridicules par le reste du monde, mais qui pour nous sont épouvantables et infernales [2].

De toutes façons, Gardel continue d’être un symbole de l’Argentine. Ne dites-vous pas qu’il chante de mieux en mieux ?

Lorsque j’étais enfant, les hommes dansaient le tango entre eux. Pas les femmes, car les paroles en étaient scabreuses. Ils chantaient à voix basse, d’une façon délibérément inexpressive. Notamment lorsqu’il s’agissait de crimes et de sang. Ils avaient cette timidité propre aux Argentins. Jusqu’à ce qu’apparaisse le Français Carlos Gardel. Sa grande découverte, en plus du charme de sa voix, fut de dramatiser le tango. Je me souviens que j’étais avec ma mère aux Etats-Unis et nous entendîmes un tango. Le tango ne nous plaisait pas. Pourtant quelques instants après, nous pleurions d’émotion.

Si vous aviez été sourd, vous n’auriez pas pu apprécier le tango ni la milonga.

J’aurais aimé être musicien, mais je ne suis qu’un homme de lettres. Peut-être ma frustration est-elle due à ma surdité musicale. Je ne comprends rien à la musique, excepté la guitare, que j’aime bien. En général, les gauchos ne jouent pas bien de la guitare, mais ils peuvent passer des heures à l’accorder, ce qui produit déjà une sorte de musique élémentaire.

En revanche, parmi vos passions figure la généalogie, n’est-ce pas ?

C’est pour moi un genre de la littérature. Les Anglais disposent d’un bel aphorisme : « Savant l’enfant qui sait qui est son père. » Beaucoup plus savant celui qui connaît l’origine de ses arrière- grands-pères, non ?

Vous m’avez déjà parlé de votre père. Et votre mère ?

Elle était anglaise et je parlais anglais avec elle. Très jeune, on m’a emmené en Suisse et je parlais français avec la maîtresse, et j’apprenais le latin avec un professeur. Avec mon père, je parlais et j’écrivais en espagnol. J’ai donc cru, un temps, que chaque personne avait sa propre langue. Curieux, des centaines de millions d’idiomes. Mais c’est peut-être vrai, c’est pour cela que nous ne nous comprenons pas.

Ecriviez-vous comme votre père, ou votre père comme vous ?

J’avais un style très baroque, comme lui. Quand on commence à écrire, on imite ses maîtres, par modestie ou par ambition. Je crois que l’écrivain trouve son style propre après des années. Quand j’étais jeune, je copiais donc mon père, je cherchais des mots archaïques, inattendus. Maintenant j’évite les métaphores, les mots rares, tout ce qui peut mener à consulter un dictionnaire. Je tâche d’atteindre le fonds commun de la langue, au-delà de limitations temporelles ou géographiques.

Pensez-vous que vous êtes arrivé à être Borges, maintenant que vous avez une « oeuvre » ?

Ce que vous dites est très émouvant, mais je vous prie de mettre oeuvre entre guillemets. Je n’ai pas une « oeuvre », mais des fragments. J’ignore pourquoi je suis célèbre. Au début je pensais que je ne publierais jamais ; ensuite, que j’étais une superstition argentine, mais maintenant je dois me résigner et penser que je ne suis pas un imposteur : j’ai reçu la Légion d’honneur en France, on m’a fait docteur honoris causa de plusieurs universités… Mais ce que Borges préférerait, c’est qu’on le loue davantage pour ce qu’il n’a pas écrit que pour ce qu’il a écrit. C’est-à-dire, pour ce qu’il a gommé et qui se retrouve entre les lignes. Cela on peut le faire grâce à Cervantès et aux littératures française et anglaise, car en général, l’espagnol est très grandiloquent. J’ai toujours en tête la phrase de Boileau : « J’ai appris à Molière l’art de faire des vers simples avec difficulté. » D’après moi, peu d’écrivains ont atteint la perfection, sauf peut-être Kipling dans ses nouvelles. Elles n’ont pas un mot de trop. Je tâche d’apprendre de lui, en toute modestie. Etre à la fois simple et complexe. Bien sûr, certains sujets exigent le roman, comme l’invasion de la Russie par Napoléon. Mais je ne pense pas écrire de romans.

Et surtout, vous n’allez pas vous mettre à lire Tolstoï.

J’avais commencé à lire Guerre et Paix, mais j’ai abandonné lorsque les personnages devenaient inconsistants. George Moore dit que Tolstoï avait fait une description tellement minutieuse d’un jury qu’au bout du quatrième membre il ne se rappelait pas des caractéristiques du premier. Comme depuis un quart de siècle je ne vois plus, on me fait la lecture, et je préfère les relectures. Pour écrire, je me contente de dicter. A l’approche de mes quatre-vingts ans, j’ai beaucoup de projets.

La dernière fois que je suis venu vous voir, avec Ignacio Ramonet, votre passion était l’étymologie.

Je continue. L’origine des mots va plus loin que celle des générations. Observez le mot saxon bleich, qui signifie incolore. Il a évolué dans deux sens opposés. En espagnol vers blanc (blanco) et en anglais vers noir (black). Et savez-vous d’où vient le mot jazz ? De l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, où to jazz signifiait faire l’amour, mais le faire d’une façon rapide, spasmodique, comme le suggère cette onomatopée. Je viens d’apprendre que le mot cosmétique vient du grec : ordonner le monde. Enjoliver le visage, comme s’il s’agissait de l’univers. Curieux, n’est-ce pas ?
Le professeur Pascual vient de m’apprendre que Canaries ne veut pas dire qu’il y avait beaucoup d’oiseaux dans ces îles. Elles ont été baptisées lors du premier siècle par un roi de Mauritanie parce qu’il y avait vu des chiens (canes) énormes.
Quelle désillusion ! Mais vous m’avez appris quelque chose. L’autre jour, votre ami Ramonet m’avait expliqué l’étymologie de Gabon, qui viendrait du portugais gabão, manteau.

Quelle mémoire vous avez ! Presque comme celle de Funes, le héros d’une de vos nouvelles.

Alors là, non ! Funes est mort écrasé par sa mémoire. Cette nouvelle est une métaphore de l’insomnie.

C’est pour cela qu’elle nous angoisse tellement.

Oui, le manque de sommeil est terrible. J’en ai souffert pendant un an à Buenos Aires. C’était l’été, de longues nuits, avec des vrombissements de moustiques… comme si un ennemi diabolique m’avait condamné.

Pas Dieu ? On voit bien que vous êtes agnostique, pour ne pas dire dualiste. Est-ce encore l’influence de votre père ou avez-vous eu une éducation religieuse ?

Une éducation religieuse, comme tout le monde. Mais pas longtemps. Je me suis vite aperçu, en lisant les Grecs, qu’il y avait beaucoup de dieux. Pourquoi un seul ? Et pourquoi celui-là devrait être le bon ? Je n’aurais jamais pu lui pardonner d’être le responsable de ma vie. Et quelle religion est-ce là, le Vatican, avec ses banques, sa police et ses services secrets ? Le Christ a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Mon père disait que dans ce monde tout est possible, même la Trinité. Comment croire à ce monstre théologique ? La théologie est plus étrange que la littérature fantastique : trois êtres, parmi eux une colombe, dans un seul dieu… Nous sommes au-delà des cauchemars de Wells ou de Kafka. En revanche, j’admire la Bible. Cette idée de réunir dans un seul livre quatre textes d’auteurs différents et les attribuer au Saint-Esprit ! En somme, j’aurais pu être… méthodiste, par exemple, comme quelques-uns de mes ancêtres, mais pas catholique. Les catholiques de mon pays appartiennent à un genre qui m’est désagréable. Ils pensent que l’Argentine est un pays essentiel, alors que nous savons tous qu’il s’agit d’un pays tardif, dont on ne peut pas comprendre l’histoire sans se référer à l’Espagne.

Vous intéressez-vous toujours aux disputes théologiques ? Depuis les Pères de l’Eglise, il n’y a pas grand-chose de nouveau.

Maintenant, la théologie est très délaissée, mais elle est inépuisable, comme les romans noirs ! Et quel sacrilège : on est à la recherche de Dieu comme s’il s’agissait d’un vulgaire assassin. On nous dit que Dieu est un personnage tout-puissant et débordant de bonté, mais il suffit d’un simple bruit de moustique pour en douter. Les gens ne parlent que de politique et de sport. Deux choses frivoles qui créent un sentiment nationaliste. le gouvernement argentin veut maintenant organiser un tournoi de football. Incroyable, n’est-ce pas, de la part d’un gouvernement ? Imagine-t-on le chef de d’Etat se lever et crier « Goool ! » Comment peut-on être si ridicule ? Les journaux, les gens s’écrient : « Nous avons vaincu tel pays ! » S’il suffisait que onze garçons argentins en pantalons courts gagnent un match contre onze garçons d’un autre pays pour vaincre une nation…

Vous avez beaucoup voyagé ces derniers temps.

Quand j’étais jeune je n’aimais pas voyager. Maintenant que je suis vieux et aveugle je n’arrête pas de le faire. J’aimerais connaître l’Orient, qui pour moi se réduit à l’Egypte et l’Andalousie. Et aussi l’Inde, que je connais grâce à Kipling. J’ai une invitation pour aller au Japon et j’ai hâte de m’y rendre. Vous allez me dire qu’étant aveugle je ne vais pas apprécier ; je ne le crois pas. Le fait même de penser « Je suis au Japon » représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les pays, mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes. Ce n’est pas extraordinaire ; cela arrive tous les jours. En ce moment, je perçois votre amitié, non par ce que vous me dites. C’est quelque chose d’intraduisible. Pourquoi une personne est-elle amoureuse ? Elle ne le devient pas pour ce qu’elle voit ou ce qu’elle entend, mais à cause de quelques signes occultes qui émanent de l’autre. Bon, quand on parle avec quelqu’un, on sent si cette personne vous aime ou si vous lui êtes indifférent. On le sent en marge de ses paroles, qui d’habitude sont banales.

Etes-vous capable de sentir aussi un paysage ? Le percevez-vous également à travers les vibrations des voix ?

Ce que j’imagine peut être complètement anachronique. Il est possible que je me réfère à des impressions qui me restent du temps où je jouissais de la vue. Maintenant, en fermant un oeil, je suis capable de deviner certaines couleurs, surtout le vert et le bleu. Le jaune ne m’a jamais quitté. En revanche, j’ai perdu le noir. L’obscurité me manque. Curieux, non ? Un aveugle privé d’obscurité. Même quand je dors, je me trouve dans une nébuleuse verdâtre ou bleuâtre.

Avec tant de voyages, l’idée de cosmopolitisme qu’on a de vous se confirme.

Cette idée de frontières et de nations me paraît absurde. La seule chose qui peut nous sauver est d’être des citoyens du monde. Je vais vous raconter une anecdote personnelle. Lorsque j’étais petit, je suis allé avec mon père à Montevideo. Je devais avoir neuf ans. Mon père m’a dit : « Regarde bien les drapeaux, les douanes, les militaires, les curés, car tout ça va disparaître et tu pourras raconter à tes enfants que tu l’as vu. » C’est tout le contraire. Aujourd’hui il y a plus de frontières, plus de drapeaux que jamais.

Mais moins de curés, quand même

Qu’en savons-nous ? Ils sont déguisés, maintenant. Et comme mon père était végétarien, il me montra une boucherie pour que je puisse dire plus tard : « J’ai même vu une boutique où l’on vendait de la viande. » Peut-être mon père avait-il raison ; ce fut sans doute une prophétie prématurée qui mettra quelques siècles à se réaliser.

Trop tard ? Les Ecritures conseillent de se retirer de la vie à soixante-dix ans.

Je suis trop vieux, n’est-ce pas ?

Je ne voulais pas dire cela, Borges.

J’attends le moment de la mort avec impatience, mais dans ma famille la mort a toujours été terrible. Ma mère est morte à quatre-vingt-dix-neuf ans, désespérée. Ce n’est pas la mort que je crains, mais la décrépitude. Avec moi disparaît une lignée, ce qui est très douloureux pour un amoureux de la généalogie comme moi.

Ne vous inquiétez pas trop. Vous ne laissez pas d’épigones.

Vous me tranquillisez. Ainsi donc, puis-je attendre calmement la mort ?

Cela reste à voir. Vous avez écrit, ou dit : « L’éternité me guette. »

L’immortalité personnelle est incroyable, comme la mort personnelle, d’ailleurs. Je pense que j’avais fait une paraphrase du vers de Verlaine « Et tout le reste n’est que littérature ». Attention, je ne suis responsable ni de ce que j’ai pu dire, ni de ce que je dis en ce moment. Les choses changent sans cesse et nous aussi. Je ne vais pas vous citer la célèbre phrase d’Héraclite sur la rivière qui change, mais un vers de Boileau : « Le moment dans lequel je vous parle est déjà loin de moi. »

Cependant, il vous arrive d’ironiser sur la mort. Ou sur la longévité, « une mauvaise habitude difficile à extirper ».

Ce n’est pas moi qui le dis, mais la vox populi. « Il n’y a rien comme la mort/ pour rendre les gens meilleurs./ Mourir est une habitude/ commune à tous les gens. »

On dirait du Borges ! Ce Borges-là aurait-il peur de la mort ?

Non. Comme mon père, j’ai bon espoir de mourir complètement, l’âme et la chair. Beaucoup de croyants que je connais sont atterrés. Les uns espèrent aller au paradis et d’autres craignent l’enfer. En revanche, un agnostique comme moi, qui ne croit pas à toutes ces histoires, ne se croit digne ni de récompense ni de châtiment. Il ne me reste plus qu’à attendre.

Je peux vous communiquer l’adresse de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, dont je fais partie.

Me suicider ? Comme dit Lugones, « maître de ma vie, je veux l’être aussi de ma mort ». Et il se suicida. J’y ai pensé plusieurs fois, lorsque j’étais plus malheureux que d’habitude. Et aussi pour savoir ce qui se passe quand on perd la vie, après avoir perdu la vue, n’est-ce pas ? Ensuite je me suis dit qu’avoir l’idée de se suicider, cela suffisait. Maintenant que je suis vieux, je me dis que c’est trop tard. La mort peut venir à tout moment. Mais j’ai encore des cauchemars et des projets qui nécessitent deux ou trois ans encore…

RAMÓN CHAO.

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Je teste Flickr

Lundi 27 mars 2006

www.flickr.com

Je suis en train de tester Flickr, afin que vous puissiez voir mes prochaines photos en grand format, sans me bouffer mon bandwith. A suivre.

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Bestiaire

Lundi 27 mars 2006

Vais-je me transformer en photographe pour chiens ?
Je suis en train d’y prendre goût.
chiensUn vizsla, braque hongrois, très à la mode par ici.

chiensMa petite chienne, Caline, footballeuse émérite.

chiensUn West Highland White Terrier, Westy, la terreur du parc Thais.

chiensSuperbe Épagneul Breton, faché après moi car il ne voulait pas être pris en photo.

chiens Un autre Scottish Terrier, ancien fiancé de Wendy.

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Mon vendeur d’orchidées préféré

Dimanche 26 mars 2006

promeneur de chiensIl se trouve sur Callao et Arenales.

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Sacrés touristes

Samedi 25 mars 2006

J’organise régulièrement, pour mes amis, des tours pour qu’ils puissent visiter l’Argentine. Certains viennent depuis plusieurs années. Je connais une petite agence voyage qui me fait cela très bien et dans de bonnes conditions.
Ce billet n’est pas un appel du pied, je ne me compromets ainsi que pour mes amis de longue date.
À leur retour, je leur pique leurs photos. C’est sympa, aujourd’hui tout le monde a un appareil digital, et zou la carte-mémoire dans l’ordi et c’est fini.
Le seul problème c’est que l’on voit plus leurs visages que les paysages qu’ils ont découverts. Il faudra un jour qu’on m’explique cela. Pourquoi veulent-ils tous être sur la photo ?
On pourrait y trouver des petites merveilles s’ils ne posaient pas en couple le bras sur les épaules devant de merveilleux paysages. En regardant les dernières 500 photos que mes amis m’ont laissées j’ai trouvé une petite merveille.
La photo a été prise à Salta, c’est la Cathédrale. Vous pouvez cliquer sur la photo pour la voir en format plus grand.
Salta

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Ne pas confondre démagogie, opportunisme politique et démocratie

Samedi 25 mars 2006

Les discours de barricade et les manifestations symboliques ne sont pas les meilleurs piliers de la démocratie. J’avais émis ici mes doutes sur le choix du 24 mars comme jour férié. Voici deux réactions. Il y en a des tas, je garde ces deux-là :

Una ausencia notable en el discurso | LANACION.com
[…]Por eso debió ser feriado el 10 de diciembre, si es que tenía que haber un feriado, porque en un día como ése de 1983 volvió la democracia a la Argentina y porque es, además, el Día Internacional de los Derechos Humanos. Hubiera sido, además, el homenaje a la democracia y a la sociedad actual, que están faltando en las decisiones del gobierno y en retórica presidencial.[…]

Las Abuelas se fueron de la Plaza y consideraron el acto una “estafa” - Infobae.com
[…]Las Abuelas se fueron de la Plaza y consideraron el acto una “estafa”
La titular de las Abuelas de Plaza de Mayo, Estela de Carlotto dijo: “Estoy enojada con la utilización que se hace del dolor” y aclaró que nunca firmaron el documento que se leyó. Les quitaron los micrófonos cuando daban sus opiniones[…]

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