Un poker dangereux
Je reprends ce billet, dont la première partie avait été publiée sur le blog Profil d’Olivier Gochet et la seconde ici même, afin de le garder en entier quelque part.
C’était il y a bien longtemps, aux débuts des années quatre-vingts, j’avais à l’époque un Bureau de représentation à Quito en Équateur, petit pays sympathique où l’on pouvait faire son trou rapidement, la concurrence étant faible.
Je travaillais avec un correspondant dans la ville de Cuenca, charmante bourgade au sud du pays, avec des traditions culturelles intéressantes, ville de la cordillère des Andes, totalement dans le style de la colonisation espagnole, ou l’air était emprunt d’une ineffable odeur de savoir-vivre, de lenteurs, d’une sensualité cachée derrière ces volets clos, ou ces dames attendaient avec une certaine langueur la mystérieuse aventure qui pourrait enfin atténuer la braise qui couvait derrière leurs yeux noirs.
Mon correspondant était un Colonel en retraite, gi-jo latin, la moustache fringante, le torse développé et qui dépassait encore largement un ventre un peu abîmé par les excès de libations. Bref, il portait beau, comme on dit.
Aller à Cuenca n’était pas une chose difficile, un service régulier d’avion permettait pour un prix dérisoire de s’y rendre. J’avais prévu d’y arriver dans la soirée et de revenir le jour suivant.
Soirée que j’appréhendais un peu d’ailleurs puisque j’étais invité chez le Colonel et que nous devions ensuite poursuivre par une visite aux douanes locales qui organisaient une petite fête annuelle.
Après avoir mis ma valise à l’hôtel, accompagné par mon hôte, nous nous dirigeâmes vers sa maison afin de faire honneur au repas, que son épouse, Allemande, me précisa-t-il, nous avait préparé.
Il est vrai qu’elle était blonde, de ces blondes à peau claire que ces climats andins n’épargnent pas, laissant sur leurs visages les traces des brûlures d’un soleil plus proche de la terre, elle avait les yeux bleus, délavés et tristes de celles qui avaient cru que la vie était meilleure sous les tropiques et qui cherchaient une porte de sortie à un calvaire qu’elles n’avaient pas imaginé et dont l’inexorable temps leur faisait comprendre à chaque instant que c’était une quête dépassée.
Pendant tout le repas, comme le veut une tradition dont j’ignorais jusqu’à l’existence, elle restât debout derrière son époux, surveillant de près le service de ses employées.
Heureusement, leur fille, fraîchement divorcée, une honte pour la famille m’expliqua-t-on, officiait de la même manière derrière moi, attentive à mes désirs, et le frôlement de ses seins généreux sur mon épaule lorsqu’elle me servait un vin chilien, fort bon au demeurant, apaisa quelque peu mon inconfort.
Le repas terminé, les hommes, j’avais oublié la présence d’un de mes rabatteurs, plus filou que commerçant, qui s’était joint à nous pour le repas, s’assirent dans le salon pour déguster l’alcool de cane à sucre que notre Colonel produisait. Un hobby partagé par nombre de propriétaires terriens. Bien sûr nous fîmes honneur à ses libations, cet alcool se boit avec une eau tiède aromatisée, dans de petits verres, mais il est hors de question de quitter la table avant d’avoir terminé le litre de ce breuvage, qui provenait, m’a-t-on maintes fois répété, de la générosité des dieux de la terre.
À ce moment de la soirée, je dois reconnaître que j’étais dans un état très euphorique et que je trouvais que cette jeune divorcée, appelons-la Rita, dans sa robe de mousseline. bleue claire, je m’en souviens encore, était de plus en plus appétissante, d’autant que ses regards et ses caresses cachées devenaient un véritable appel au viol. C’est alors que notre Colonel annonça : on nous attend aux douanes. Et nous voilà tous partis pour une soirée qui est en fait le motif de ce billet. À ma grande surprise et satisfaction, après avoir parlementé avec son père, Rita nous accompagna.
Nous voila donc arrivés dans le bâtiment des douanes, et dans une grande pièce où un nombre de caisses d’alcool provenant de tous les coins du monde étaient ouvertes et à la disposition des invités, le Capitaine et ses subordonnés étaient tous attablés à une table de poker, enfin c’est ce qu’un homme peu averti pouvait comprendre, bref des billets sur la table, des cartes qui se distribuent et une ambiance glauque.
Ah un français, comme c’est sympathique, on va bientôt faire des affaires ensemble, le Colonel est un grand ami de la famille que nous formons ici … Sert toi Patrick, il y a tous ce que tu veux, champagne, Cognac, Armagnac, Vodka ! Et puis viens donc jouer aux cartes avec nous si tu as un peu d’argent à perdre.
A l’époque, dans ces contrées, les cartes de crédit était une chose mal acceptée, même dans les hôtels, j’avais l’équivalent de mil dollars en poche et dois reconnaître une chose, c’est que mon grand-père paternel, durant des années m’avait appris tous les jeux de carte pouvant exister sur cette planète. J’ai passé avec lui des années à apprendre ce qui était sa passion, c’est donc sans crainte que je rentrais dans le jeu, même si les règles ne m’étaient pas connues.
Passons sur les détails, deux heures après, malgré une triche éhontée que j’avais à chaque fois dénoncée j’étais en possession de tout l’argent qui avait été déposé sur la table. En fait, je m’en souviens exactement, 8.390 dollars. Du moins son équivalent en monnaie locale, le sucre, que j’eus du mal à mettre dans mes poches. Et grand seigneur, on doit l’être dans ces moments là, je déclarais : Messieurs merci, je vous invite à pendre un pot là où vous voulez. Mais mon Capitaine des douanes, petit et rondouillard, les yeux méchants et injectés de sang, ne l’entendait pas de cette oreille : Tu rends l’argent et tu te casses me dit-il en sortant son arme.
Aussitôt ses subordonnés firent la même chose dans un cliquettement d’armes de toute nature.
Les yeux de la pulpeuse Rita étaient un volcan, ils débordaient de laves, de plaisirs inassouvis, le sang qui risque d’être versé est en fait un puissant aphrodisiaque. C’est sans doute la raison qui me fit dire : Messieurs il n’en est pas question, tuez-moi si vous voulez, mais je ne rends pas un centime.
Le Colonel s’interposa, les discussions commencèrent, les tentatives de négociation, devrais-je dire, et je savais à ce moment là que j’avais gagné et que rien ne devait me faire céder.
Une heure après, le Colonel et le Capitaine des douanes s’entendirent sur le fait que ces débordements étaient dus à un excès d’alcool et qu’un pot de réconciliation, chez notre ami douanier, scellerait un désordre qui n’aurait jamais dû exister.
Et nous voila de nouveau en voiture, pas trop rassurés quand même, le Colonel et mon assistant avaient décidé de me mettre derrière avec sa fille tout en suivant la voiture du Capitaine des douanes qui habitait à l’extérieur de Cuenca. Rita en profita honteusement pour poser sa main sur ma jambe, ce qui, je dois l’avouer, après cet épisode, réussit à me rendre l’esprit d’entreprise. J’essayais alors de m’approcher de la belle Rita, elle me dit rapidement à l’oreille : ne fais surtout pas cela, ne bouge pas, car si mon père te voit, il te tue. Je me suis donc laissé faire, une tentative de meurtre c’était assez pour une nuit. Du moins le croyais-je.
Il pleuvait, comme il pleut dans la cordillère des Andes lorsque la Pacha Mama se met à pleurer. Une pluie fine et persistante, qui semblait venir par vagues. Nous voilà enfin devant la maison du capitaine des Douanes, la demeure, devrais-je dire, moderne, vaste, un grand jardin et un garage pour plusieurs véhicules. J’ai toujours été fasciné par les capacités d’épargne du personnel politique et administratif d’Amérique Latine. Avec des salaires de misère ils arrivent à se construire de magnifiques résidences,se payer des mercedes et autres BMW, sans parler l’éternelle Rolex en or et diamants preuve de leur réussite, alors que le reste de la population avec les mêmes ressources ont bien du mal à manger jusqu’à la fin du mois. Une race d’élus sans doute !
Le Capitaine se mit à sonner furieusement et nous fit signe de rester sur le trottoir devant la maison, jusqu’à ce qu’une employée, mal réveillée, sorte en chemise de nuit et s’enquiert des désirs du maître de maison. Du whisky, des glaçons et de l’eau gazeuse !
Je regardais le Colonel qui leva un sourcil conciliateur avec l’air de me dire prends patience, Marcelo, mon garde du corps improvisé me fit lui aussi signe de ne rien dire. Rita était dans la voiture et ne semblait pas vouloir en bouger.
Ce fut la scène la plus incroyable qu’il m’a été donné à ce jour de vivre. 2 heures du matin, la pluie, une lumière diffuse provenant d’un lampadaire sur la rue et de l’éclairage du jardin. Une employée en chemise de nuit tenant dans ses bras un plateau lourd d’une bouteille de Whisky, de glaçons, de guitig, eau gazeuse locale et de 4 verres. Autour, 4 personnes qui s’apprêtaient à lever ces verres pour une réconciliation fort douteuse. Nous trinquâmes. Une fois, deux fois… Les bouteilles tremblaient sur le plateau, les bras de cette pauvre femme commençaient certainement à sentir douleur et contractures.
Et puis, bonne âme, le Capitaine des douanesl déclara, rentrons, venez vous réchauffer et vous sécher devant un feu de cheminée. Les maisons, dans la cordillère des Andes, sont généralement pourvues de cheminées et n’ont pas de chauffage central. On dit que les journées se divisent en quatre saisons. Le printemps le matin, l’ëté vers midi ou la température se situe entre 20 et 23 degrés, l’automne l’après-midi avec une petite pluie, et l’hiver pour la nuit.
Grande maison, grand salon avec de nombreux sofas, le feu ne tarda pas à prendre et c’est avec plaisir, Rita nous avait accompagnés pour se réchauffer elle aussi, que nous nous installâmes devant l’âtre.
Notre Capitaine montrait avec un certain plaisir le luxe dans lequel il vivait et la conversation avait pris un tour détendu presque mondain, tout cela avec force de libations. Profitant d’une courte absence du maître de maison, le Colonel me glissa dans l’oreille : toi et Marcelo apprêtez-vous à prendre la poudre d’escampette, je vous ferai signe. Rita me regardait avec un air sombre et semblait appréhender un orage que ne voyais pas venir.
Sur mes gardes, mais quand même bien éméché, je commençais donc à repérer la voie vers la sortie. C’est alors que notre douanier, plus raminagrobis que nature me dit : Maintenant que nous sommes secs, réconciliés et en bonne santé, terminons ce malentendu, Patrick, remets l’argent que tu as gagné ce soir.
Réponse très rapide de ma part : Il n’en est pas question, vous avez essayé de me prendre tout l’argent que j’avais sur moi. Vous avez triché et malgré cela j’ai gagné.
Il sortit son revolver et se mit à vociférer. C’est alors qu’une porte s’ouvrit dans la mezzanine qui surplombait le salon et qu’une femme, enceinte jusqu’aux yeux, la sienne assurément, s’écria :
Pablo ! pas ici, s’il te plaît.
Le Colonel profita de cette interruption pour maîtriser avec ses deux bras notre criminel en puissance et cria : sortez, vite !
Jamais je n’ai couru aussi vite, Marcelo non plus, alors que nous traversions le jardin et franchissions la clôture, le douanier qui s’était libéré de l’emprise du Colonel surgit à la porte de la maison et deux coups de revolver se firent entendre.
Quelques centaines de mètres plus loin je demandais à Marcelo : Pas blessé ? Non, non, toi non plus ?
Nous étions tous les deux sains et saufs et le rire qui commença à monter de nos gorges dut réveiller tout le voisinage. Inutile de chercher un taxi à cette heure et c’est à pied, sous la pluie que nous avons rejoint le centre-ville et mon hôtel.
Je laissai 1500 dollars à Marcelo, sachant qu’il aurait du mal à gagner sa vie dans les mois qui venaient, et j’allais me coucher.
L’alcool ingurgité est un bon somnifère et je me levais vers midi. Après avoir réservé mon vol de retour pour Quito il me restait à prendre congé du Colonel. Il m’attendait à son bureau, le Capitaine des douanes en sortait, et en me voyant il me dit :
Si j’avais voulu te tuer hier au soir je l’aurais fait, mais je suis un homme bon, même en voiture je freine toujours lorsqu’un chien égaré traverse la voie.
Je dois avouer que je n’ai rien trouvé à lui répondre, je n’en avais pas envie. Je l’ai laissé sortir, peu dans le bureau du militaire, laissai sur la table la même somme que j’avais donnée à Marcelo, je pris congé, le remerciais de son accueil, de celui de son épouse et de sa fille.
Il est venu s’excuser, me dit le Colonel, mais toi, ne reviens pas tout de suite par ici, c’est mieux.






Un vizsla, braque hongrois, très à la mode par ici.
Ma petite chienne, Caline, footballeuse émérite.
Un West Highland White Terrier, Westy, la terreur du parc Thais.
Superbe Épagneul Breton, faché après moi car il ne voulait pas être pris en photo.
Un autre Scottish Terrier, ancien fiancé de Wendy.
Il se trouve sur Callao et Arenales.