Je me suis souvenu, ce matin, d’une conversation que j’avais eue avec l’un des cadres d’une entreprise privatisée à l’époque de Menem, conversation qui m’avait profondément marqué et dont je me suis souvenu après avoir écrit mon billet d’hier sur le départ de Suez d’Argentine.
Cette conversation a eu lieu il y a exactement deux ans.
Cet homme ne travaillait pas dans l’eau potable, pas de rapport direct à établir. Mais peu importe. Lorsque Menem s’est débarrassé de ses services publics, c’est qu’ils généraient des pertes considérables pour l’État, qu’ils étaient ingérables et totalement inefficaces.
Cet homme était responsable technique pour une entreprise qui emploie toujours des milliers de travailleurs et qui intervient dans tout le pays.
Et puis, me dit-il aussi, je fais parti du comité antimafia au sein de la société.
Comité antimafia, cela existe toujours après huit ans de privatisation ?
Bien sûr, il y a moins de travail qu’au départ, mais il y a toujours des problèmes. Voyez-vous il ne s’agit pas simplement d’éliminer un réseau mafieux, ceux qui volent du matériel, ceux qui falsifient la comptabilité, ou qui revendent directement nos services ou bien encore qui rackettent nos sous-traitants. Il s’agit d’arriver à la tête et bien souvent nous échouons dans cette tâche, alors les réseaux se reconstituent.
Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que nous avons découvert. Vous le dirai-je, vous auriez du mal à me croire, conclut-il.
Et vos investissements, c’est quand même pour cela que j’étais là et je revins donc à l’objet de ma visite.
Rien pour vous, vous venez après tout le monde et vous savez que nous allons faire un très gros effort pour nous mettre dans les normes du marché international.
À ce propos ajoutai-je, j’ai effectivement lu, il y a plus d’un an que vous aviez signé ce contrat pour vous moderniser. Pourquoi parlez-vous du futur, rien n’est encore installé ?
Non, me dit-il, les décisions sont prises, les financements sont OK, mais il reste encore à l’entreprise qui nous fournit à convaincre les syndicats.
J’ouvrais tout grand mes yeux :
Rien ne se fera s’il n’y a pas d’accords passés entre eux, le problème c’est qu’ils sont plusieurs et nous ne voulons pas dépasser le budget que nous avions fixé.
Vous voulez dire que, et d’un geste de la main je fis glisser mon pouce sur mon index plusieurs fois… vous ne pouvez pas passer outre ?
Avec un sourire crispé, en se levant et en guise d’au revoir, il ajouta : Il y a des mafias dont on ne peut pas se défaire. Vous savez ce que coûterait une grève à cette entreprise ?