6 heures du matin sur la place

Tous les matins il faut sortir les chiens, ce que nous faisons régulièrement. Il ne fait jamais très froid, 2 à 3 degrés c’est ce que nous avons eu de plus froid cet hiver.
À une certaine époque, il y avait une soixantaine de sans-abri, certains n’ont certainement pas résisté à cette situation. On ne le saura jamais. Un beau matin tout le monde avait disparu. Je m’y étais habitué, et puis, il y a un an et demi ou deux ans peut-être, plus rien, la place était déserte.
Cela fait une drôle d’impression, on se demande ou ils sont passés. Tout cela s’est fait sans bruit.
Pour les chats ce fut pareil. Autour d’un immense caoutchouc entouré d’une grille vivaient à peu près 200 chats. Ça se reproduit à grande vitesse ces bestioles. Ils faisaient le bonheur de mes chiens qui sitôt sur leur terrain commençaient une chasse effrénée, toujours sans résultat, car ils ne pouvaient pas passer à travers les grilles du caoutchouc.
Puis un beau matin, plus un chat. Drôle d’impression aussi. La même en fait, je trouve cela angoissant.
Il reste 3 ou 4 sans-abri. Il y en a un qui est là depuis plus d’un an. Nous nous saluons. Toujours le même, chaussures noires cirées, pantalon gris, blouson bleu marine son barda et un attached case. Curieux, on dirait qu’il travaille, il ressemble à un représentant de commerce ou à un de ces charlatans qui vont de boutique en boutique vendre de la publicité pour une revue qui n’existe pas et qui n’existera jamais.
À cette heure-là, il a déjà quelques croissants en main et un café qu’un des concierges des immeubles entourant la place doit lui donner contre menu service.
Et puis autour de la place marchent une dizaine de femmes, obèses pour la plupart, qui pour perdre leurs excès de la veille, tournent et tournent pendant plus d’une heure.
Pendant ce temps, dans le garage de l’immeuble, commence à préparer ses thermos un vieil homme qui vit en vendant des cafés dans la rue. Il a des dizaines de thermos, café sans sucre, avec lait sans lait…
Avec les concierges je crois être le seul à savoir qu’il dort là. Je l’ai aperçu deux ou trois fois. J’ai fait celui qui ne voyait rien, je n’ai surtout pas dit aux concierges que je connaissais leur secret. Mais de temps en temps, le matin alors qu’il est dans la rue avec sa cariquelle et ses thermos je le salue et je lui souris en espérant qu’il ne m’offrira pas un café.