Ce texte fait suite au chapitre 24
Christian et Monique nous attendaient dans le salon. Ils se tenaient la main et avaient l’air très amoureux. La petite jouait avec ses poupées devant le feu de cheminée. Un rien idyllique comme image.
Le temps de déposer nos affaires — je n’avais pas remarqué qu’Eunice ait emporté un plein sac d’herbes de toutes sortes — et nous étions avec eux.
— C’est une belle merde ton histoire, me dit Christian. Comment peut-on se faire rouler ainsi dans la farine sans être complice ?
J’avais décidé de ne pas répondre et je le laissais exprimer sa colère et son incompréhension jusqu’à plus soif. Cela dura une bonne demi-heure. L’heure de passer à table.
Je n’avais toujours rien dit.
Il s’apaisa peu à peu, fatigué.
— Bon, tu as vu comment traiter le problème ? Je suis bien d’accord avec toi, tu sais, mais on est ici pour sauver les apparences, celle de l’église et de ses serviteurs, de ceux qui leur ont fait confiance. Bref, c’est bien ce que nous avions décidé de faire.
Je ne vous promets pas que ce fût dans ces termes que je me suis adressé à lui, mais je ne pouvais pas lui laisser une porte de sortie.
Ses deux mains cachèrent son visage un moment. Puis il rit.
— Tu es vraiment un enfoiré, Patrick !
— OK, Champagne pour l’apéritif, tout le monde est d’accord ?
J’avais une règle, et Christian la connaissait, je lui avais enseigné, celle de ne jamais parler Français en présence de quelqu’un qui ne parlait pas.
Eunice, qui avait suivi la conversation, me regarda et dit :
— Ne tuez jamais le Diable, Dieu n’aurait plus de raison d’exister.
À ce moment-là, un ange passa, comme on dit, et nous mîmes tous à rire.
Merde, pensais-je, non seulement elle est belle, agréable, sensuelle, mais en plus elle a une intelligence compatible avec la mienne. Je sais, je dis compatible, car je ne pense qu’il y a des degrés d’intelligence. À un certain stade, c’est la complémentarité qui fait la force.
Puis les femmes se mirent à parler, de tout, de rien, un babillage agréable, avec Christian nous échangeâmes des plaisanteries très politiques.
Le dessert terminé, Monique demanda s’il y avait encore de ce thé merveilleux, qui, ajouta-t-elle, lui avait permis de passer une seconde nuit de noces et une sieste fort crapuleuse cet après-midi.
C’était la première fois qu’ils abordaient ce sujet. Jusqu’à présent, ils n’avaient rien dit.
L’alcool aidant, les femmes parlent. Les hommes aussi d’ailleurs.
— Je suis navré, dit Eunice, mais ce genre de choses ne sert qu’à se faire plaisir de temps en temps, rallumer les cendres d’un amour qui se perd, par exemple, pour le reste, le souvenir de ce que vous avez vécu doit être un appât suffisant pour essayer de le revivre. J’ai eu envie de vivre une nuit dont je garderai le souvenir avec Patrick, c’était important pour moi, vous en avez profité, car je crois que vous en aviez aussi besoin, j’avais senti comme une absence de désir entre vous. Ce n’est pas à prendre tous les jours.
Le silence était lourd, elle n’y allait pas de main morte Eunice. Elle s’en rendit compte.
— Je vous promets qu’à Noël prochain, dans six mois, si nous avons l’occasion d’être ensemble tous les quatre, je vous en servirai un autre.
Il y a des déclarations d’amour plus dures à déchiffrer, pensai-je.
Je l’ai embrassé, je lui ai pris la main, je n’avais pas de réponse à lui donner.
Le jour suivant se passa simplement, ballades à cheval, piscine, mise au point du rapport, la semaine qui m’attendait allait être difficile, je le savais.
J’étais de plus en plus amoureux d’Eunice. Elle me demanda de s’installer chez elle, pour les jours à venir, elle avait un appartement suffisamment ample, hérité de ses parents.
Comment refuser ?