Archive pour le 8 novembre 2006

Intéressant de connaître la composition de son lectorat

Mercredi 8 novembre 2006

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Adieu veaux, vaches, cochons, hôpital (27)

Mercredi 8 novembre 2006

Ce texte fait suite au chapitre 26

Il n’y eut pas de Dubonnet ce jour-là. Une fois sorti de l’antre du prélat, je renvoyai Rodrigo chez lui en lui demandant de voir ou son épouse en était avec son cousin et les problèmes de sécurité.
Il était presque midi et la place devant la cathédrale avait une allure de fête. Des Indiens colorés la traversaient en trottinant, la petite bourgeoisie de la ville, plus discrète dans sa manière de se vêtir, souriait en regardant le soleil et vaquait, elle aussi, vers ses occupations.
J’étais loin de ressentir cette légèreté qui flottait dans l’air. Des nuages sombres s’amoncelaient dans ma tête. Pour dire la vérité, j’étais un peu inquiet en me dirigeant vers l’espèce de dispensaire que l’Université catholique appelait hôpital.
Le Docteur Rosas, prévenu, me reçut presque aussitôt. Il était grand, fort, proche de la retraite certainement et se dégageait de son visage une espèce de bonté et de sagesse qui me fit du bien.
Il me fit asseoir, me regarda et se mit à rire. Toutes les rides de son visage accompagnèrent ce rire spontané.
— Alors, c’est vous qui mettez notre recteur dans l’embarras ? J’ai ordre de vous poser une question. Ne m’y répondez surtout pas :
Où est passé Marcelo ?
Je commençais à bredouiller un début de réponse, mais,
— Je vous ai dit de ne pas répondre. Si c’est vous qui l’avez tiré de l’enfer dans lequel il vivait. Un grand merci. C’est tout.
Plus sérieusement.
— En dix ans, j’ai eu l’occasion de le soigner plusieurs fois. Brûlures de cigarettes, ce qui semblait être des coups de fouet aussi, pour ne pas vous parler du reste.
Puis il y eut du bruit derrière la porte, un signal curieux qui venait manifestement de sa secrétaire.
Il se leva et regarda par l’entrebâillement de la porte qu’il avait entrouverte.
En revenant vers moi il me demanda si j’avais déjeuné et sans attendre ma réponse, me prit par le bras, ouvrit une petite porte cachée dans le mur de sa bibliothèque qui donnait sur un couloir. Une autre porte, puis la place avec ses passants.
— On va déjeuner à la maison. Les murs ont tendance à avoir des oreilles ici.
Il vivait non loin de là dans une maison ancienne, rien de très luxueux.
Sa femme nous reçut. Il fit les présentations sur le ton de la boutade.
— Voilà le pire ennemi du curé en ce moment. Mets un couvert de plus, Martha.
Elle me sourit, elle lui ressembla comme ces personnes qui après avoir passé de longues années ensemble arrivent à se ressembler. Rien de très physique, juste quelque chose de rare dans l’expression.
Je lui rendis son sourire.
Je regardai autour de moi. Maison bourgeoise, certes, des meubles de l’époque coloniale qui devaient être dans la famille depuis plusieurs générations. On voyait cependant, à quelques détails, qu’ils ne roulaient pas sur l’or. Les tissus étaient usés par le temps, les peintures avaient besoin d’être refaites.
Elle avait suivi mon regard.
— Le docteur Rosas, — elle appelait son mari par son titre, c’était amusant, mais il y avait une fierté certaine dans cette habitude —, a consacré sa vie à soigner les pauvres. Nous leur ressemblons de plus en plus et c’est très bien comme cela.
C’était la première fois qu’on m’invitait à pénétrer ainsi dans l’intimité d’une famille équatorienne. Je leur en fis part.
Ils rirent tous les deux.
— Je vais trahir un secret, mais il le faut bien pour vous rassurer. Marcelo est venu nous voir avant de partir à Quito. Nous avons de ses nouvelles régulièrement. Vous n’êtes pas un inconnu.
— J’espère que vous êtes les seuls.
— Soyez rassuré, nous sommes, comment dire, sa seule famille.
Une longue explication suivit.
Les abus dont il avait été victime depuis son plus jeune âge. L’impossibilité de faire quoique ce soit pour le sortir de là. La fascination qu’il eut durant des années pour son persécuteur avait empêchée, dans une ville où ses ancêtres, un Saint, un Président de la République, n’entendait pas savoir ni connaître les pêchés du prélat. Tout cela sans parler du silence imposé par les autorités de l’église.
J’étais quand même un peu pensif devant ce qui m’apparaissait quand même un manque de courage et l’acceptation passive d’une fatalité qui pesait sur cette société.
— Ne nous jugez pas, me dit Martha, des siècles d’habitude… Puis vous arrivez et réglez en deux minutes ce que nous n’avons jamais pu faire.
— Il n’y a rien de réglé. Cela prendra du temps.
Mieux valait parler d’autre chose. Il me confirma ce que je savais déjà. On ne laisserait pas le recteur s’occuper de l’éventuelle construction d’un Hôpital Universitaire qui n’était d’ailleurs pas à l’ordre du jour, même si on en parlait plus que jamais. Cette histoire était destinée à occuper le Nonce et distraire son attention d’autres problèmes beaucoup plus importants.
Le Dr Rosas était passionné par les plantes médicinales. Il travaillait le matin au dispensaire d’Université catholique et donnait des cours de médecine à l’Université de l’Etat provinciale, l’après-midi. Dans la soirée il recevait des patients, pas les plus riches de la ville. Les médicaments étaient chers et l’assistance publique dans un état financier tel qu’il était souvent bien difficile de prendre en charge les personnes démunies. Une constante dans toute l’Amérique latine.
Je lui parlai alors de ma rencontre avec le Chaman, le grand-père d’Eunice. De son bric-à-brac de plantes et de potions.
— 20 ans que j’essaie de voir cet homme ! Comment faites-vous ?
Il était presque furieux le bon Docteur.
Je me mis à parler d’Eunice, un peu, beaucoup peut-être. Sans rien dévoiler de ce que nous avions vécu…
— Il est amoureux ce garçon, intervint Martha, en riant.
Et voilà, j’avais perdu ma contenance, je ne savais plus trop quoi dire.
— Eunice, dit le Dr Rosas, je crois me souvenir… Une belle plante. Je l’ai eu comme élève, puis elle a disparu.
— Ses parents sont morts, elle a dû trouver du travail.
Il était temps de nous séparer. L’heure pour lui de reprendre ses cours, pour moi, de retrouver Rodrigo.
Je les remerciais tous les deux pour leur accueil.
Il me demanda mon numéro de téléphone. Je le lui donnais.

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