Je me suis souvenu de cette anecdote ce matin sous la douche. Elle est assez représentative d’une certaine catégorie de la population qui, bien avant ses origines argentines, met toujours en avant celles de leurs lointains ancêtres.
Elle m’est restée longtemps gravée dans l’esprit et puis ce matin, allez savoir pourquoi, elle a réapparu et m’a fait sourire.
Je travaillais à cette époque avec deux collaboratrices, vu la nature du travail qui n’était pas continu, elles changeaient assez souvent. Une sorte d’intérim.
Cette semaine-là, j’avais deux charmantes argentines pour m’aider dans ma tâche. L’une était blonde, petite, maigrelette, un peu fanée comme il arrive de temps en temps, comme une ébauche pas vraiment finie, une croissance qui s’est soudainement arrêtée.
Elle avait une pêche d’enfer et portait fièrement, la tête haute, ce corps malingre, attirant le regard, toujours une réflexion à portée de la bouche, souvent des plus banales qui laissaient croire à l’existence d’un esprit vif et acéré.
L’autre était brune, des cheveux noirs et brillants sur une peau légèrement cuivrée. Elle était grande, bien formée, avait un visage fin et racé, mais une tristesse infinie se dégageait de sa personne et empêchait sa nature profonde de mettre à jour une intelligence qu’il nous fallut plusieurs jours pour découvrir.
Bref, notre brune était dix fois plus belle et intelligente que notre pétulante blonde, mais traînait avec elle une indicible tristesse qui la rendait fade et transparente.
Quelques jours après, je pris à part la première et lui demandais ce que sa collègue avait comme problème, s’il y avait quelque chose à faire pour la rendre plus heureuse dans son travail. Je n’aurais pas entrepris cette démarche si elles n’avaient pas été amies depuis longtemps.
— C’est assez clair, me dit-elle !
Je dus lui avouer que non, c’était loin d’être clair pour moi.
— Elle est brune, elle n’est pas blonde.
Puis me regardant avec un sourire qui me glaça :
Vous autres, les européens, vous ne pouvez pas comprendre.
J’ai compris depuis longtemps aujourd’hui et c’est sans doute la raison pour laquelle je suis toujours mal à l’aise quand, dès la première présentation, avant même que nous ayons abordé une quelconque conversation on tient à me préciser, Argentin, de telle origine du côté de ma mère et de telle autre du côté de mon père.
Cela me rend triste, car comme disait déjà Ortega y Gasset en 1929 :
« Celui qui sait éluder les trompe-l’œil psychologiques se demandera avec impatience comment il se fait que dans le peuple aux puissants ressorts historiques qui existe aujourd’hui, ne se soit pas trouvé une minorité énergique qui suscite une nouvelle morale dans la société, rappelle l’Argentin à lui-même, à son intimité et à sa sincérité effectives, tempère avec rigueur son narcissisme, se montre intraitable pour tout ce qui n’est que façade ou papier et le force à vivre véritablement, à couler de source, à jaillir de sa richesse intérieure, au lieu de se maintenir dans une perpétuelle désertion de lui-même. Le jour où une telle minorité enseignera à cet homme à accepter profondément son destin individuel, à exister formellement et non en gesticulation et en représentation dans un rôle imaginaire, l’Argentine s’élèvera de façon presque automatique dans la hiérarchie des plus hautes qualités historiques. Car l’homme de La Plata est l’un des mieux doués qui se puisse trouver. »