Cabezon (1)
(Bien entendu, cette histoire n’a jamais existé, même si certains s’en souviennent encore)
Au milieu des années 80, tous les observateurs politiques qui s’intéressèrent, de près ou de loin, au maire fraîchement élu de Q., jolie capitale d’un pays andin que je ne citerai pas, s’en souviennent : c’était un homme impressionnant. Grand, très grand, le premier magistrat de la cité avait de profonds yeux noirs, et un visage basané, marqué ici ou là par les stigmates de la petite vérole. Mais sous ses épais cheveux noirs, soigneusement peignés en arrière, ce qui frappait le plus ses visiteurs, dans son bureau de l’hôtel de ville, ou dans le salon surchargé de sa maison, c’était… sa tête. Elle était grosse, énorme, disproportionnée : au point que, dans les favelas acquises à sa cause comme dans les banlieues résidentielles davantage rétives à ses harangues, ses plus fervents partisans comme ses plus féroces adversaires le désignaient par son surnom : le cabezon . La Grosse Tête.
Il avait débuté son parcours politique comme animateur de radio, et c’est sur les ondes, où il dénonçait sans relâche la corruption des élus, qu’il avait, au fil des ans et des scandales, acquis peu à peu une stature d’homme intègre, et incorruptible. Pendant plus de dix ans, Cabezon s’était attaqué corps et âme à ce fléau, donnant à sa mission des allures de sacerdoce, jusqu’à ce que, sa popularité grandissant, les instituts de sondages le retrouvent systématiquement en tête de leurs études d’opinion… et qu’il se présente dans la foulée aux élections. Evidemment, il fut élu au premier tour. Dans un pays pauvre, où le moindre contribuable voyait chaque année ses impôts s’évanouir dans l’acquisition de luxueuses haciendas ou d’immeubles de standing finissant par faire partie, de mystérieuse façon, du patrimoine de leurs élus, il faut croire que sa réputation personnelle constituait le meilleur des programmes.
(more…)