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Kirchner sous la pression des «piqueteros»

Le Figaro du 13/7/2004 Lamia Oualalou
C´est un autre Buenos Aires. A quelques kilomètres d’un centre-ville investi par les touristes et la classe aisée. Parque Avellaneda, ce n´est pas encore l´inquiétante banlieue, ce n´est déjà plus tout à fait la ville. Les immeubles sont bas, les boutiques ont laissé place à une succession de garages automobiles et de vendeurs d’équipement de salles de bains. Au coin des rues Directorio et Lacarra, banderoles et affiches ont colonisé la façade du bar Alameda, abandonné depuis des années. Une assemblée de quartier l’a occupé, y a installé une cantine populaire, lieu de réunion le reste du temps. Ce soir, on s’affaire, plaçant des chaises en cercle, réchauffant l’eau pour le maté, revêtant les enfants de dossards rouges sur lesquels se dessinent les traits d’Eva Peron, égérie des classes populaires du lendemain de la guerre, soulignés d’un slogan «si Evita était vivante, elle serait «piquetera»».

Les «piqueteros», ce sont ces mouvements de chômeurs nés il y a quinzaine d’années pour revendiquer un emploi et un habitat digne. Ils ont gagné ce nom à la fin des années 1990, en adoptant le blocage de route comme principal mode d’action. Ce soir, l’assemblée reçoit Lito Borelo, un leader de la «Federacion Tierra y Vivienda», formation de «piqueteros» modérés. On y discutera de la décision du maire de Buenos Aires d’expulser l’association, et des moyens de l’en empêcher sans braquer le voisinage. Car, depuis quelques semaines, les «piqueteros» ont mauvaise presse, et pas seulement auprès des plus riches.

Certes, le nombre de routes coupées a baissé depuis un an. Néanmoins, certains groupes ont opté pour des méthodes plus radicales, envahissant des McDonald’s, des supermarchés et désormais des multinationales pour exiger de l’argent et des dons en nature. Le siège du groupe pétrolier Repsol a ainsi été occupé pendant plusieurs heures. L’atmosphère d’insécurité, la multiplication des enlèvements et le zèle de la presse à relater ces interventions spectaculaires, mais isolées, ont fait le reste : la classe moyenne frôle l’exaspération. Et ne supporte pas de voir le président Nestor Kirchner, qui continue à jouir d’une popularité inédite, interdire à la police d’intervenir.

La répression, le chef d’Etat refuse d’en entendre parler. Kirchner sait que les forces de l’ordre de la capitale ont la gâchette facile, et la corruption comme sixième sens. Il y a deux ans, le blocage du pont Pueyrredon, l’un des principaux accès à Buenos Aires, avait tourné au drame : la police avait exécuté deux «piqueteros». L’épisode avait contraint le président d’alors, Eduardo Duhalde, à hâter la fin de son mandat. Kirchner craint un destin similaire. La politique de la «mano dura» ne collerait d’ailleurs pas à l’image de leader «progressiste» et de justicier des avanies de la dictature dont il veut se doter. Elle irait aussi à l’encontre de ses calculs politiques. Car le président, à l’instar de l’ensemble de la classe politique, contrôle certains «piqueteros» en leur sous-traitant une partie de la gestion des plans «jefes y jefas de hogar», les allocations de 150 pesos distribuées depuis début 2002 à 2 millions de foyers.

L’Argentine, dont le système social est historiquement destiné exclusivement aux salariés, est démunie face à l’explosion du chômage et du travail informel. La lente descente aux enfers de l’économie à la fin des années 1990, précipitée fin 2001, a jeté 20 des 36 millions d’Argentins sous le seuil de pauvreté. En gérant une partie des allocations sociales, d’autant plus insuffisantes que le gouvernement en a gelé le nombre de bénéficiaires, les «piqueteros» disposent d’un pouvoir considérable. Promettre à une famille de ne pas sortir du programme, à une autre d’y rentrer, c’est s’assurer sa loyauté politique, son vote et sa présence aux manifestations. Un terrain de manipulation idéal pour les dirigeants politiques. Car tous ont désormais les yeux rivés sur des législatives de 2005 et la bataille sur le contrôle des candidatures a déjà commencé.

Le phénomène «piqueteros» est donc, paradoxalement, aussi le signe de la solidité des institutions politiques : on s’en sert pour gagner des élections, pas pour sortir du système. Kirchner ne déroge pas à la règle en cherchant à se concilier un pan du mouvement. «Cela lui permet de se constituer une base populaire dont il manque encore», analyse Cecilia Cross, du Conicet, le CNRS argentin. Toutefois, de la part du président, le soutien aux «blandos», les «piqueteros» modérés, confine à la maladresse. Il a été jusqu’à envoyer des ministres – dont sa propre soeur Alicia Kirchner, en charge du portefeuille du développement social – assister à leur congrès, provoquant simultanément la colère des «piqueteros» radicaux et l’indignation des patrons, pour lesquels cette légitimation va inciter les chômeurs à multiplier les actions dans les entreprises.

«Il faut continuer à mobiliser, mais autrement. Bloquer des routes, prendre en otage les entreprises, cela braque la classe moyenne et, désormais, la droite est prête à tout pour empêcher Kirchner de poursuivre sa politique», s’inquiète Lito Borelo. Et de prendre pour preuve la mort, il y a dix jours, du leader «piquetero» Martin Cisneros, abattu de sang-froid dans le quartier populaire de la Boca. Un avertissement, estime-t-il. Quel qu’en soit le commanditaire, cet assassinat marque une escalade dans le règlement de comptes, d’ordinaire maquillé en bataille de rue. Il témoigne aussi de la difficulté, pour Nestor Kircher, de dompter «ses» bataillons de «piqueteros» : outrés par l’absence de réaction de la police au lendemain du meurtre de leur compagnon, ils ont envahi le commissariat de la Boca, faisant les délices du quotidien conservateur La Nacion, qui s’est empressé de s’affoler sur «l’absence d’Etat».

L’Argentine est loin des batailles rangées pronostiquées par certains médias. Néanmoins, l’ampleur du mouvement «piqueteros» et les difficultés croissantes à le canaliser soulignent que désormais, comme sur l’ensemble du continent, la rue s’affirme comme un champ d’action politique privilégié. Dans les pays andins – Bolivie, Equateur et Pérou – comme dans le cône sud, il n’est plus question de révolution idéologique, mais du constat d’un échec : en vingt ans, l’Amérique latine a rétabli la démocratie dans la majorité des régimes. Elle est aussi le seul endroit au monde où, pendant ce temps, l’inégalité a autant progressé.
Le Figaro du 13/7/2004 Lamia Oualalou

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