La perruque de Liniers

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Lundi 26 juin 2006 - 9:21

Daniel Balmaceda vient d’écrire un livre intéressant sur l’invasion anglaise de Buenos Aires en 1806. Plein de détails et relatant la vie à Buenos Aires à l’époque, ce bouquin de 330 pages est passionnant. Il s’appelle ORO Y ESPADAS, édition Marea 2006.
Je viens d’en traduire un petit bout, pour vous faire plaisir. On y parle d’un Français, Santiago de Liniers. À ce moment de l’histoire les Anglais sont maîtres de la ville, pour le moins du fort.

Dans la vie de Santiago de Liniers il existe un avant et un après le 12 Aout 1806. Avant cette date c’était juste un bon militaire, il ne s’était jamais distingué. Il était arrivé à Buenos Aires, des rêves plein la tête et, une fois sur place, avait failli abandonner la carrière pour se consacrer à l’élaboration de concentrés de bouillons.
Il s’était marié avec une Porteña dont il était veuf. Il devait jouer le rôle du père et de la mère de 8 enfants, ses fins de mois étaient difficiles et il avait du mal à payer son loyer. Une bonne étoile, en la personne du Vice-roi Sobremonte, l’avait mis à la tête d’une garnison à l’extérieur de la ville, à Barragán, juste avant que n’arrivent les Anglais.
Cet éloignement en fit le leader de la Reconquista (la reconquête) de Buenos Aires. Le 12 Aout 1806, notre homme, 53 ans, à la tête d’un important bataillon, bien supérieur aux forces anglaises était prêt. Du jour au lendemain, Liniers devint Vice-roi, obtint une rue à son nom plus le titre de Comte de Buenos Aires, donné par la Couronne espagnole, pour être plus précis ce titre avait été demandé par Liniers en 1809 et fut confirmé par la Couronne en 1862.
Il reçut aussi l’autorisation d’importer 2000 esclaves africains, ce qui en fit, indéniablement l’homme de l’année.
La gloire, la reconnaissance, le pouvoir atterrirent brutalement et soudainement dans la vie de ce Français immigré, mais aussi, vous allez le voir, le scandale.
Car, ce matin du 12 Aout 1806, alors que le commandant Liniers avançait avec ses troupes depuis Retiro jusqu’à la Plaza Mayor avec l’intention de récupérer le fort ou flamboyait le drapeau anglais, en prenant le sentier de la Merced, sans savoir que chacun de ses pas, chaque bruit de ses bottes dans ce chemin poussiéreux marquait à jamais le nom que cette rue porte encore aujourd’hui : La Reconquista.
Il traversa ce qui est aujourd’hui l’avenue Corrientes. Il lui restait 400 mètres à couvrir pour atteindre son objectif lorsqu’un mouchoir blanc tomba à ses pieds. Il le ramassa, leva son regard et il la vit. Elle avait 30 ans, elle s’appelait Anita Perichon, Française comme lui, et venait de donner à cette scène épique la touche de romantisme qui lui manquait.
Ils se connaissaient de vue, sans plus. Mais ce jour-là, dans cette ambiance, Liniers gonfla sa poitrine, son coeur s’enflamma, il embrassa le mouchoir et le garda entre sa chemise et sa veste.
Dès lors, rien ne pouvait plus l’arrêter, et Buenos Aires retourna à la Couronne espagnole.
Notre héros se décida rapidement à rendre ce mouchoir. Cette aventure amoureuse avec Anita aurait pu constituer la fin heureuse de cette histoire, sauf pour un détail malheureux, la Française était mariée. Même si son mari passait le plus clair de son temps en voyage, comme c’était souvent le cas à cette époque, la relation fut considérée comme scandaleuse par la population.
Liniers s’en moquait totalement. Ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, sur l’Alameda, aujourd’hui l’avenue Alem, et il avait mis à la disposition de la belle des hommes armés pour sa sécurité. Cette dernière mesure augmenta encore le scandale. Néanmoins, les Anglais partis, la vie privée de celui qui était dorénavant le nouveau Vice-roi passa au second plan.
Le 5 juillet 1807, Liniers confirma encore une fois son rôle de leader en repoussant une seconde invasion anglaise.
Tout Buenos Aires avait une dette d’honneur envers lui, et au plus fort de sa gloire et de son pouvoir il commença à distribuer prébendes, faveurs et postes aux membres de la famille d’Anita. Cela jeta un froid, d’autant, il faut se rappeler de la pudibonderie de l’époque, que notre ami Liniers restait maintes fois à dormir dans la maison de celle qu’on appelait “la Madame” et dont l’état civil rappelait continuellement son état de femme mariée.
Le 21 septembre 1807, Le Vice-roi Santiago de Liniers s’en fut visiter, une fois de plus, sa maîtresse. Il passa quelques heures avec sa Française, dans cette même maison depuis laquelle elle lui avait lancé son mouchoir blanc. Il était tard dans la nuit lorsqu’il prit congé. L’attendait un voisin indigné, soldat du bataillon des Andalous, qui se jeta sur lui, faisant voler sa perruque et lui faisant perdre l’équilibre. Le cul par terre, Liniers du subir toute sorte d’invectives et d’insultes. L’homme fut arrêté par une patrouille de passage et le soldat qui lui servait de garde du corps.
Bon bougre Liniers le fit libérer en lui faisant promettre de se taire sur ce malheureux épisode. Bien mal lui en prit, l’histoire fit le tour de la ville, qui ne parla plus pendant des mois que de la perruque de Liniers.

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