Non, ce n’était pas un saint. Il s’en fallait beaucoup. Maurice !Un de ces personnages qui semblent sortis tout droit d’un roman, et quel roman !
Un aventurier, il avait plus de 70 ans lorsque je vis sa connaissance dans les années 80. Son mètre 85 sur un corps athlétique lui en donnait 50 à peine. Juste les yeux, les yeux, ça ne trompe pas, laissaient entrevoir une vie qui avait été longue et agitée. Mais cette paire d’yeux fallait-il encore pouvoir en soutenir le regard.
On était pas vraiment pote, juste comme ça, et puis un jour je lui avais rendu service.
Cela faisait quelques semaines qu’un brillant homme d’affaires français proposait à la communauté d’hôteliers et de politiques une association qui ne pouvait pas se refuser.
Moi je savais, lors d’un dîner, je lui avais posé une mauvaise question. Enfin, pas la bonne. Il m’avait pris à part, serré le bras très fort, ses traits avenants s’étaient soudain transformés pour donner à son visage toute la cruauté du monde.
— Tu t’occupes de tes affaires Patrick. On se comprend ?
Il avait l’invitation facile notre escroc, diplomates, politiques, banquiers et bien sûr hôteliers.
Mais c’est une autre histoire.
Maurice avait deux hôtels et une hostellerie de campagne, il avait tout fait dans sa vie. Il avait commencé à faire du trafic de pierre semi-précieuse entre le Brésil et le Venezuela. Quelques affaires louches aussi. Il avait même pris un super contrat à Maracaibo pour draguer l’accès fluvial. C’était sa meilleure histoire.
— Tu te rends compte mon gars, on leur piquait 20.000 dollars par jours pour faire fonctionner une vielle suceuse sur une barge pourrie dans le delta. Ça ne servait à rien. Le gouverneur était dans la combine, ça a duré des mois.
Une nuit on est parti, ça commençait à sentir le roussi.
Je ne vous parlerai pas du maire de ce village brésilien, proche de la frontière vénézuélienne, à qui il avait réparé le frigo et qui, pour ce simple fait, le prenait pour un dieu, ni des pierres qu’il avait piquées au Boss au Venezuela, ni de sa reconversion en patron de bordel en Équateur où il allait finir ses jours.
Avant de connaître tout cela, il m’avait fallu obtenir sa confiance.
Il avait le whisky facile. 3 bouteilles par jour, un peu moins de deux pour ses nombreux visiteurs et le reste pour lui.
Je me reposais dans son hostellerie, éloignée de Quito, quand il vint me voir et m’invita, comme à son habitude, à déguster un whisky de contrebande qu’il venait de recevoir. Il savait soigner sa clientèle et m’avait à la bonne sans que cela aille plus loin. Il me savait surtout discret, une qualité appréciable dans ce milieu.
— Tu es au courant de cette affaire de casino et de machine à sous qui se monte actuellement dans tout le pays.
— Je répondis d’un grognement.
Ses yeux plongèrent dans les miens, il me fallait faire passer le message. Sans rien dire, je soutins l’échange pendant un moment.
Puis, nous parlâmes d’autre chose, des femmes, de la chasse, de la bouffe. En partant, il me laissa la bouteille.
Quand le scandale éclata quelques semaines plus tard, plus d’un million et demi de dollars s’était évaporé de poches plus ou moins honnêtes, l’argent facile attire toujours l’argent mal lavé, sans parler de différentes notes d’hôtel et de somptueux dîners à valoir comme participation dans une magnifique affaire qui ne verrait jamais le jour.
Ce jour-là, Maurice me téléphona pour m’inviter. L’amitié de Maurice était un peu lourde à porter et surtout très alcoolisée. Je ne la regrettais pas. Même si j’étais persuadé que les récits qu’il me faisait de sa vie étaient entachés d’une grande exagération surtout en ce qui concernait le rôle de bandit au grand coeur qu’il aimait se donner systématiquement.
Il avait une femme splendide, une salope que j’ai sortie de la prostitution aimait-il à dire, et qu’il dérouillait de temps en temps, mais cela ne semblait pas être autre chose qu’un jeu accepté de part et d’autre depuis fort longtemps.
Il avait aussi une fille qui aurait fait se damner le plus pur des sacristains si elle avait eu du goût pour cette race d’homme. Mais elle préférait, heureusement pour l’église, les hommes d’un âge certain et à la situation financière prospère.
Un jour pourtant, alors qu’il semblait indestructible, Maurice fut hospitalisé pour insuffisance cardiaque. Il lui fallait un pacemaker d’urgence.
Il était en traitement à l’hôpital et devait voyager dans les jours qui viennent pour aller se faire poser l’appareil aux États-Unis lorsqu’il m’appela. À cette époque c’était comme cela dans le pays, certaines opérations, pour bénignes qu’elles soient devenues aujourd’hui, se pratiquaient à l’extérieur.
Je n’étais pas le seul à avoir été appelé. Deux autres connaissances, des amis à lui, se tenaient dans la chambre d’hôpital.
— Faites-moi sortir de là. On va faire la fête, c’est peut-être ma dernière.
Nous étions trois à dire non. Mais le grand Maurice était déjà en train de s’habiller et savions que rien ne pourrait l’arrêter.
— Arrêtez de faire cette tête. Je ne peux pas sortir du pays. Une vieille histoire. Pensez quand même pas que je vais finir mes jours en prison ou sur un lit ou avec une pile au cul ! J’ai tout prévu. On nous attend.
On nous attendait, voiture chauffeur, on a fait tous les bars, tous les claques, tous les amis restaurateurs, toutes les peñas, visité des antres dont je ne soupçonnais même pas l’existence, des bouges dignes du Satyricon de Fellini.
Au petit matin, nous l’avons ramené à son domicile. Sa femme l’attendait. Elle savait. Il s’est couché, il souriait. Il est mort vers midi, sans s’être réveillé.
Je sais, j’aurais pu lui inventer quelques qualités, pour vous mettre une petite larme à l’oeil. J’ai bien cherché dans ma mémoire, pourtant ! Mais j’étais son pote.







on juin 19th, 2007 at 11:09
Cette histoire me rappelle les derniers jours de Vinicius,je crois fin des années 70,se sachant condamné par la maladie,se montrait à la télé,un verre de whisky à la main.
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