L’autre Amérique
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L’autre Amérique
LE MONDE | 02.11.04Tandis que le monde entier est suspendu au résultat du duel Bush-Kerry, les élections qui se succèdent en Amérique du Sud confirment la montée en puissance de la gauche dans ce que l’on ne peut plus qualifier, comme autrefois, d’”arrière-cour américaine”.
En Uruguay, c’est le socialiste Tabare Vazquez qui vient de remporter l’élection présidentielle, à la tête d’une coalition, le Frente amplio, qui regroupe des socialistes, des communistes, des démocrates-chrétiens, des radicaux de gauche et d’anciens guérilleros Tupamaros. Ce même dimanche 31 octobre, le Parti des travailleurs brésilien, s’il a perdu ses deux villes symboles de Sao Paulo et Porto Alegre, a nettement élargi son assise municipale.
Ces succès électoraux sont le résultat de longues marches. Il a fallu vingt-deux ans au Parti des travailleurs pour porter Luiz Inacio Lula da Silva à la présidence du Brésil. Le Frente amplio est né il y a trente-trois ans et a dû résister à une féroce dictature militaire avant de poursuivre son ascension. C’est dire combien est remarquable l’arrivée aux affaires de ces partis, pour la première fois dans l’histoire de ces deux pays. Le Chili les a précédés avec le président socialiste Ricardo Lagos, vingt-sept ans après l’interruption brutale de l’expérience de Salvador Allende par le général Pinochet.
Si elles restent fragiles, les démocraties latino-américaines sont en train de favoriser l’accès aux commandes de secteurs populaires jusqu’alors en rupture de ban et écartés du pouvoir dans des sociétés bloquées. L’alternance politique favorise, en outre, une participation accrue de la société civile et des mouvements sociaux aux choix du développement.
Grâce au Forum social mondial de Porto Alegre, ce bouillonnement altermondialiste s’est propagé à d’autres régions de la planète. L’Amérique latine n’est plus la terre promise d’une révolution par procuration, mais un vaste laboratoire d’innovation sociale grandeur nature.
Parmi les vieux démons de la gauche latino-américaine, l’autoritarisme représenté par Fidel Castro semble circonscrit. En revanche, le populisme reste une tentation d’autant plus forte qu’il puise dans la tradition nationaliste et clientéliste mexicaine, argentine ou, plus récemment, vénézuélienne.
C’est ce danger que les élections récentes semblent désamorcer. La négociation et le dialogue caractérisent la gauche chilienne et brésilienne : les présidents Lagos et Lula gouvernent avec une coalition qui n’a pas hésité à s’ouvrir aux forces centristes, voire aux réformateurs de droite. Le président uruguayen renforcera sans doute cette option.
Cette convergence et la dynamique de l’intégration régionale devraient influencer positivement le président argentin Nestor Kirchner, hésitant entre le populisme et une alliance de centre-gauche.
Elle pourrait également amener le président vénézuélien, Hugo Chavez, à s’appuyer sur ses succès électoraux répétés pour reprendre langue avec l’opposition. Tel est le paysage nouveau - et prometteur - qui se dessine dans “l’autre Amérique”.
• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 03.11.04
