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Léon Ferrari, L´église catholique et la peur de la Beauté

Cristina Castello n’est pas seulement un poète de talent, elle est aussi une journaliste redoutable. Voici l’article qu’elle vient de nous expédier…
Merci Cristina
Léon Ferrari,
L’Église catholique et la peur de la Beauté

Par Cristina Castello
Léon Ferrari,
L´église catholique et la peur de la Beauté

Par Cristina Castello

Les raisons profondes du scandale provoqué par la hiérarchie ecclésiastique à l’occasion de la rétrospective de l’artiste plastique Léon Ferrari à Buenos Aires, trouvent leur origine dans la complicité de l’Église et de l ‘État lors du génocide vécu en Argentine pendant la période 1976-1983.

Les preuves de cela sont entre les mains de la Justice et à la vue de tous depuis le « Jugement aux Juntas [militaires]» de cette dictature, connu comme le « Jugement du siècle ». Cette dictature, parfaite dans la conception et l’exécution des crimes de lèse-humanité, est le fil conducteur de l’œuvre de Ferrari ; et pourtant pour transmettre la censure à la vie, à l’art et à la mémoire la plupart des médias du monde ont préféré l’expression – quelques mots de plus, quelques mots de moins– « … en Argentine, le scandale du Christ à l’avion ». Ces mots faisaient allusion à l’une des œuvres, de l’ensemble des 400 exposées, dans laquelle les souvenirs de Vietnam vivront toujours dans les viscères de l’horreur. Dans la mémoire incontournable.
L’exposition a été inaugurée le 30 novembre de 2004 dans le « Centre de la Culture Recoleta » qui dépend du Gouvernement de la Ville de Buenos Aires et immédiatement après le cardinal primat de l’Argentinee, Jorge Bergoglio, l’a considérée « blasphème ».
Le langage crée des mondes et Bergoglio le sait bien. ¿ Quels mondes a créé le langage de « l’homme de l’église » ?. Il a créé le vandalisme des personnes qui se disaient catholiques –des néonazis, en fait– qui ont acclamé Hitler, en exhibant des svastiques et en détruisant une partie de l’exposition.
D’ailleurs [ ou peut-être en raison du message de la rétrospective ], les entreprises sponsors de l’exposition, parmi lesquelles Movicom BellSouth et Sanyo –la première d’origine américaine et l’autre d’origine japonaise– ont laissé tomber leur appui, et elles l’ont fait, curieusement, toutes les deux en même temps; la prétendue Justice, de la main du juge Elena Liberatori – étrange nom de famille tenant compte du cas dont on parle– , a agit en faisant fermer la rétrospective.
Le juge, l’Église et les bandes des nostalgiques adorant Hitler, ont voulu, une fois de plus, décréter la mort de l’art et revendiquer leurs crimes dans le pays de Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Bioy Casares, Osvaldo Soriano, Quino, Martha Argerich [ ! ], Astor Piazzola, Roberto Juarroz, Antonio Seguí, Susana Rinaldi, et de tant d’autres artistes et scientifiques qui se sont évertués et s’évertuent encore à éclairer le monde.
Les monstres – ou peut-être des personnes ?– n’ont pas pu y réussir. Nous les artistes qui avons toujours défendu la vie, l’art et la liberté –un seul concept, en fait–, en manifestations publiques, nous avons embrassé symboliquement le lieu de l’EXPO; les « Mères de Plaza de Mayo », le groupe « H.I.J.O.S » (les enfants des gens portés disparus), des personnes anonymes toujours innocentes et le Gouvernement de la Ville, tous y étaient avec nous. Et on a gagné la partie : la sentence du juge a été révoquée et la rétrospective a été visitée par 40.000 personnes jusqu’au 10 janvier et elle continuera ouverte au public jusqu’au 27 février.
Quelles images celles de Ferrari ! Un cri pour garder en mémoire l’horreur vécue en Argentine durant le génocide de 1976-1983 dont le bilan, 30.000 personnes portées disparues. Un génocide dont le visage visible ont été les militaires dictateurs et dont le visage occulte et organisé par les Etats-Unis était ce qu’on appelait à l’époque la « Doctrine de Sécurité Nationale » pour chaque pays de l’Amérique Noire ; pour l’Amérique Latine tout entière on parlait de la « Doctrine de Sécurité Continentale ».
Le scandale n’a pas eu lieu seulement à cause de « Le Christ à l’avion ». « …En cas de guerre, les arguments et les limites éthiques entrent dans un cône d’ombre et d’obscurité… », avait dit Monseigneur Antonio Quarracino en 1979. Sur les verres des lunettes du « ministre de Dieu » on voit réflété, précisément dans une œuvre de Ferrari, le visage de Jorge Rafael Videla.
Lieutenant Général Jorge Rafael Videla : « En tant que Commandant en Chef de l’Armée il a fait partie de la Junta Militaire [triumvirat constitué par les commandants en chef des trois armes] entre 1976 et 1982. Imputé de privation de la liberté et homicide en trois occasions , de privation illégale de la liberté réitérée en seize occasions, de privation illégale de la liberté et tortures réitérées suivies d`homicides en neuf occasions et tout cela en concours réel ».
Mais Videla n’a pas été le pire. Tous l’ont été et surtout l’indifférence de la majorité de la société argentine, d’habitude lente lorsqu’il s’agit de réagir en faveur de la vie. La documentation concernant cette galerie de l’effroi abonde.
C’est ainsi que les images de Ferrari sont une espèce de conscience critique du pays le plus « blond » et le plus « européen » de l’Amérique Noire.
Les images de Ferrari sont un hymne dont le chœur sont les hurlements des mères, pères, enfants, époux et amants des gens portés disparus. Des sépultures sans nom. L’horreur, c’est les assassins et non pas les œuvres de l’artiste qui cherche la vie au-delà de la mort.
Il est vrai que la beauté, comme synthèse renfermant l’éthique et l’esthétique, représente la lumière pour les innocents.Il est aussi vrai que la beauté, comme synonyme de liberté et de révélation, fait peur aux exilés d’aurores ; donc elle fait peur à la hiérarchie écclésiastique, celle qui nous menace avec des enfers et des démons en même temps qu’elle met en œuvre ses propres enfers et démons. Ainsi s’est-il passé avec Monseigneur Antonio José Plaza, le personnage que je vais vous présenter dans l’entrevue ci-dessous, aussi ancienne qu’actuelle car elle témoigne que l’Église Catholique Argentine n’a malheureusement rien changé.
= = = = = =

Génocide: Masques

Amen

Par Cristina Castello

(Faire attention : cette entrevue est datée du 5 avril de 1984, ce qui est essentiel pour la lire correctement).

Monseigneur Antonio José Plaza

Pour ceux qui la vie du prochain, qui n’est pas vraiment considéré comme tel, est jouée dans une partie des cartes ou sur une table de tortures, Monseigneur est un personnage polémique.
Pour ceux qui la vie est Beauté, Mains, Amour, Nid, Anges, Dieu, Art, Joie, Bien Commun, l’Univers entier en communion, Mgr Antonio José Plaza est un masque de l’horreur.
Lié au militaire génocide Ramón Camps, on a toujours dit que, d’une certaine façon, il « a gouverné » la province de Buenos Aires.
« Façon ». Manière. Mode. Style.
Je pense à façon-manière-mode-style. De croire. De créer. De construire. De rêver. De caresser. D’aider. De protéger.
Pour jeter des mouettes en l’air, des mouettes qui entrelacent des étoiles.
Pour dessiner à deux de la tendresse, le matin
Quand l’amour se réjouit aux tartines croustillantes, les yeux pleins d’amour.
Comme avant l’instant sublime du renoncement et du dévouement.
Du dévouement à la liberté.

Monseigneur -¿monseigneur ?- monseigneur rit. il rit ! Il rit puisque beaucoup de ceux qui sont portés disparus « se sont supprimés les uns aux autres ».
Il rit et l’énorme Victor Hugo de « L’Homme qui rit » lui aurait paru « subversif ».
Il rit puisque les forces génocides n’ont pas tué le Père Hapon : ce dernier a quitté la ville pour aller au Sud du pays. Il nie avoir dit à Amnesty International qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques en Argentine.
Puis après, se rendant à l’évidence, il rit, rit. Il rit, sous son masque effrayant.
Dieu aidant, il se peut que, dans quelques années, cette entrevue touche un coeur quelconque qui veuille crier, murmurer, clamer.
Pour que
Plus Jamais.
Plus Jamais.
Plus Jamais (Cristina Castello)

Rayons X

C’est l’archevêque de La Plata depuis 1956. Dès lors il exerça de l’influence dans le domaine éducatif de quelques provinces argentines. On le lia à la Banque Populaire de la Plata, liquidée par la Banque Centrale en 1964.
Depuis le 11 novembre de 1976 jusqu’au 30 décembre de 1983 il fut l’aumônier de la Force Policière de la Province de Buenos Aires.
La Police la plus génocide du génocide. La Police de la province de Tucumán et celle de la province de Cordoba avaient les mêmes caractéristiques.
Il atteignit la hiérarchie de Commissaire Générale. Il reçut ce grade du Chef de la Police, à l’époque Ramón Camps. Le nom qui guette l’âme.
L’archevêque et l’homme qui guette l’âme se lièrent d’amitié.
Et Plaza en est fier.
Il est fier de son amitié avec l’assassin (C.C.)

L’HOMME QUI RIT

Quelqu’un m’accompagne où il est. Cette personne semble un membre des groupes de la répression. On traverse des corridors et des caves. Inquiétant. Effrayant.
Monseigneur m’attend dans son bureau et quand j’y arrive, il me sourit. Comme le ferait un bon prêtre. Comme un bon curé de campagne. Comme si Dieu comblait son âme. Comme s’il était vraiment un ministre de Dieu.
Il évite de parler de certains sujets mais il en fait référence à d’autres sans que je lui pose des questions.
Par exemple, il commente,tout en faisant l’innocent: « Ce cendrier, c’est Graiver qui m’en a fait cadeau (!)…c’est un ami ».
L’archevêque de La Plata supporte ma présence comme s’il était heureux d’être le personnage central de mon entrevue, chargée d’information et de questions.
Mon amour à la vie et mon sens du devoir me guident dans le questionnaire.
Je sens la mort et les horreurs vécues par ces êtres humains qui sont mes frères et mes soeurs et que pourtant je ne les ai jamais connus. Mais ils étaient des êtres humains , donc

L’homme qui rit ne s’altère pas. Il se montre cordial et il veut me séduire avec la conversation. Il ne se rend pas compte que pour moi, c’est les valeurs qui l’emportent.
Il ignore que le concept d’existence comme fait transcendant est inhérent aux valeurs et qu’elles sont immuables.
Il ne peut pas comprendre que mon étoile est la proue visionnaire de José Ingenieros.
Il me voit si jeune … et il me le dit. C’est pour cela qu’il me croit vulnérable à son rire de masque. Il rit puisqu’il croit en Dieu.
Nos dieux sont bien différents, Je ne comprends pas les dieux aux pulsions meurtrières. Et pourtant il rit. Il paraît que c’est moi qui lance des grenades -les questions- et lui, des pétales de roses. (C.C.)

– Monseigneur…Que pouvez-vous me dire de la démocratie ?
– Bon…moi, je vis tranquille mais il paraît que le peuple non. Il n’en a pas l’habitude.
– Que pensez-vous de la « révolte » actuelle des moeurs (le « destape » espagnol) ?
– Que c’est une ordure. Même si je m’en fous, comme pasteur de cette communauté je ne peux pas l’accepter.
– Pourquoi ?
– Vous avez étudié l’histoire de Rome et de Carthage ? Bon, les carthaginois ont traversé les Alpes, sont arrivés aux portes de Rome et se sont adonnés passionnément « à la dolce vita ».
– Et alors ?
– Donc les romains les ont chassés car avec eux, c’était la débauche qui était arrivée.

Ceux-ci et ceux-là, ou les uns et les autres

– À l’heure actuelle, le pays connaît comment les droits de l’homme ont été violés pendant les dernières années. Qu’en pensez-vous ?
– Je crois que la grande diffusion de ces faits peut avoir des répercussions négatives. Si ce que nous voulons faire c’est soulager les esprits, il vaudrait mieux parler de ce qui est bon.
– Quoi de bon peut-on trouver dans le processus militaire de réorganisation nationale ?
– L’idée a été bonne, très bonne, cependant la mise en oeuvre a été inadéquate. Mais…je ne veux pas en parler. Mon travail concerne l’ordre spirituel : plusieurs travailleurs viennent me consulter comme à l’époque le faisaient pas mal de messieurs y inclus (le Général) Viola et son groupe de camarades.
– Vous n’avez pas précisé à quoi consistait la bonne idée…
– Eh bien … ils voulaient rétablir la Constitution et la liberté. Le pays était en désordre et ils voulaient bien faire les choses. Ceux-ci aussi (il fait mention au gouvernement du Dr Alfonsin) on de bonnes idées mais les militaires ont pris un chemin et ceux-ci en ont pris un autre … et c’est bon !
– Le chemin des premiers a été le terrorisme d’État et de ces derniers c’est la Constitution…
– …..(Monseigneur rit aux éclats) .
– De quoi riez-vous ?
– Parce que les deux groupes se ressemblent…(en se moquant de moi) : Croyez-vous qu’aujourd’hui il y a de la liberté ?
– On ne cohabite pas avec la mort, ni avec la disparition forcée des personnes, ni avec la torture, ni…
– Mais non !…Autrefois, dans certains aspects, il y avait plus de liberté qu’aujourd’hui.
– Dans quels aspects ?
– Ne m’incitez pas à en parler, ne le faites pas…
– Pourquoi pas ? Vous êtes en train de défendre la dictature…
– De quelle dictature parlez-vous ? Ne me faites pas parler par votre bouche, j’ai dit « l’idée » du processus militaire. J’ai déjà discuté ces aspects avec le Général Viola car il voulait en parler avec moi. Cela s’est passé lorsqu’il était Commandant en Chef et aussi quand il est devenu président.
– Et avec Jorge Rafael Videla ?
– Je l’ai vu deux fois, pas plus que ça… que voulez-vous que je vous dise ? N’est-ce pas très peu pour donner une conclusion ?
– On parle du responsable de la disparition d’enfants et d’adultes, du responsable des tortures et des actes impensables même chez les animaux les plus sauvages…
– Ce qui se passe c’est que tous ceux qui ont tout vulnéré depuis le principe se sont organisés : ils ont organisé des actions et ils ont tué des gens et maintenant sont considérés des héros. Bien, mais …Que serait-elle devenue notre vie si les groupes subversifs avaient eu le pouvoir ? Pensez-le un instant !… Que serions-nous devenus ?
– Défendez-vous le terrorisme d’État ?
– Non.
– Et la torture ?
– Non.
– On a trente mille personnes portées disparues, Monseigneur : je vous parle des vies humaines.
– Mais, c’est que, je ne sais pas s’il y en a tant ! De plus, il y en a beaucoup qui se sont supprimés les uns aux autres. On ne peut pas dire maintenant que les terroristes sont tous des saints innocents. Vous connaissez Patricio Kelly ? Je le connais beaucoup : quand il est tombé prisonnier de l’Armée en 1955 ou 56 il avait deux fils adolescents et moi, je l’ai protégé. Il a pu échapper des mains de ses gardiens et il s’est exilé au Chili ; puis on l’a rattrapé et on l’a rapatrié et je suis allé le voir parce qu’il me l’avait demandé. Je vous assure qu’il ne peut rien dire de personne ou , ce qui serait plus intolérable encore, c’est qu’à la suite de « ses accusations » quelqu’un soit mis en prison…allez…
– Je ne parle pas de Kelly. Je parle des témoignages du génocide : les fosses N.N (des personnes non identifiées), les tortures et …les corps qui n’apparaîtront jamais ??
– C’est terrible…mais que voulez-vous … moi, je viens d’apprendre cela.
– Nous, ceux qui avons voulu l’apprendre par respect des droits de l’homme, nous l’avons appris…
– Ah, bon… Vous êtes des gens très intelligents.
– Si on trouve les responsables… Que devrait-on faire avec eux ?
– Voilà… moi, je ne peux pas les juger.
– Vous rappelez-vous la loi d’oubli que Monseigneur Quarracino a proposée ?
– Oui. Lui, il est un grand evêque et je ne vais jamais le contredire…ni lui ni aucun de mes frères, non plus.
– Vous ne m’avez pas dit ce que vous pensez de cette loi…
– Je l’ai déjà fait et je ne suis pas une montre à répétition.
– Vous avez dit qu’il faut oublier ce qui est mauvais. Mais les criminels sont un danger pour la République. Vous, un ministre de Dieu, vous ne donnez pas d’importance à ce fait ?
– Voyons…Beaucoup parmi ceux qui disent cela devraient faire un examen de conscience. D’ailleurs, je ne suis pas un juge de la République donc je ne peux pas émettre d’avis…Que voulez-vous de moi ?…Tenez, je vous fais cadeau du catéchisme que nous donnions à la Police. Lisez-le !…Voyons s’il vous fait du bien !

Les prêtres et les policiers tortionnaires

– Quelle attitude avez-vous assumé vis-à-vis les prêtres détenus ?
– Ici à La Plata, il n’y avait aucun détenu.
– Un prêtre espagnol qui a sauvé sa vie car il était étranger m’a raconté qu’il avait été dans la prison de La Plata et que…
– Ah, je ne sais pas, je ne suis jamais allé à la prison.
– Il a dit que le père Callejas, l’aumônier de la prison, sensible aux souffrances des prisonniers politiques, leur donnait de l’argent officieusement mais…
– Voilà, je n’en sais rien, ça, c’est quelque chose à lui…Pourquoi ne lisez-vous pas le catéchisme dont je vous ai fait cadeau ?
– Monseigneur : le curé espagnol m’a aussi dit que quand les militaires vous ont raconté cela, vous avez destitué Callejas.
– Des mensonges, des mensonges !…Callejas est mort en décembre et il était chanoine de la Cathédrale de la Plata.
– Que pouvez-vous me dire du père Hapon ?
– Bon alors, le père Hapon est parti vers le Sud du pays. Mais… tu as de beaux yeux…
– Pourquoi est-il parti ?
– Parce qu’il est tombé amoureux d’une femme –les femmes sont toujours les coupables- et il l’a mariée. Mais je t’ai donné le catéchisme, tu ne le lis pas et tu es là et tu fais comme une montre à répétition : tu poses des questions, et tu recommences. Je te lance des compliments et tu continues avec ta litanie… Tiens, prends un bonbon !
– Monseigneur : le Père Hapon a permis à un couple poursuivi par les forces de la répression de s’abriter dans l’Église et …
– Je n’en sais rien…
– …Et quand les militaires vous ont exigé la tête du Père Hapon vous l’avez laissé livré à ses forces.Vous avez refusé de le protéger : c’était le condamner à mort…
– Non, non, pas du tout. Il était parti vers le Sud, ; là-bas il avait fondé une école et il s’est marié…je ne l’ai pas tué, moi non plus.
– Je ne vous vois pas tuer une personne de vos propres mains.
– Non, je ne tue personne : ni de mes propres mains ni indirectement.
– Mais vous avez dit une fois que « non seulemnt celui qui vole un escalier est coupable, mais que celui qui l’aide est aussi coupable ».
– Oui, c’est vrai…comment se fait-il que vous possédiez tant d’informations sur moi…vous faites partie des « groupes de travail » (les forces de la répression) ? (Monseigneur rit, il rit). Oui, si vous aller voler et moi, je soutiens l’escalier de mes deux mains, je suis aussi coupable que vous.
– Acceptez-vous votre culpabilité ?
– Ah, non, ma petite Christine… je n’ai soutenu aucun escalier à personne. (Il cherche quelque chose dans la partie inférieure du bureau) … Tu veux un whisky ?
– Non, merci. Les evêques, eux aussi, ils mentent ?
– Nous les evêques, nous pouvons nous tromper parce que nous sommes des êtres humains.
– Se tromper n’est pas la même chose que mentir. Comment se fait-il que vous ne sachiez pas qu’il y avait des camps de concentration ?
– Je ne le savais pas.
– Il y avait…
– Ah…je ne le savais pas… Tiens, voilà…pauvres gens, n’est-ce pas ?
– Et en plus il y avait des détenus attendant le procès…
– Hélas !…(il fait mine d’innocent)… Pauvres…Ils te font de la peine ?
– Le 9 juillet de 1978 vous avez reçu une requête d’Amnesty International signée par son président Scott Hoffman où l’on vous demandait des informations sur ce qui se passait dans le pays à ce moment-là. Vous avez répondu : « Je vous assure qu’en Argentine il n’y a aucun détenu politique… » Vous en êtes repenti maintenant ?
– Je n’ai pas dit ça…
– Alors que dites-vous de cela (je lui montre la photocopie de la requête et sa déclaration) ?
– Eh bien, oui…Mais quelle fille questionneuse ! Oui, je savais qu’il y avait des détenus mis à la disposition du Pouvoir Exécutif. Évidemment…mais je n’allais pas les voir car c’était l’aumônier qui y allait.
– Et quelle a était l’attitude des aumôniers face aux crimes et aux tortures ?
– Eux, ils faisaient ce qu’ils devaient faire : ils les réconfortaient moralement.
– Voilà ! Vous avouez donc qu’il y avait des tortures et des morts…
– Je n’avoue rien.
– Les aumôniers alors, pourquoi n’ont-ils jamais élevé la voix en défense du droit à la vie ?
– Eh bien…ils ne faisaient qu’accomplir leur devoir et le devoir sacré du prêtre est de ne pas communiquer les choses qui se passent. Ce sont les secrets du métier…
– Ce que vous dites défie le sens commun et le respect de la vie. Comment ne vont-ils pas agir s’ils voient torturer des êtres humains et les tuer ?
– Vous parlez d’un cas hypothétique.
– Je suis en train de parler des prisons et vous avez avoué que les aumôniers y allaient…
– Je n’ai pas la certitude qu’ils y allaient. Ce qu’ils faisaient c’était se déplacer à l’Unité 9 de La Plata (province de Buenos Aires). Là, il y avait des détenus politiques mis à la disposition du Pouvoir Exécutif.
– On parle de la même chose et il y a un instant vous avez accepté qu’ils réconfortaient moralement…
– Et alors ? Êtes-vous sûre qu’on torturait ces détenus politiques-là ?
– Voyons, on sait que pendant qu’on torturait quelqu’un, il y avait toujours un prêtre devant…(le Père Andrés, le secrétaire du Monseigneur Plaza, qui était par hasard là, s’est exclamé d’horreur.)
– Non, ça, c’est un mensonge, une infamie.
– On dit aussi qu’en 1976 dix aumôniers se sont réunis pour décider s’il était correct d’absoudre les tortionnaires. Neuf –neuf ministres de Dieu- sur dix ont voté affirmativement. Ils excommunient ceux qui divorcent et ils bénissent les tortionnaires…
– Je n’en sais rien ; c’est la première nouvelle que j’en ai. Mais je vous dis que s’il y a quelqu’un qui se repentit et qui promet de ne plus le faire, il faut l’absoudre.
– Comme s’il avait commis un pêché quelconque, comme s’il avait dit un mot obscène ?
– Il n’y a pas de mots obscènes, mais…(il rit)… il y a des noms de famille qui semblent être des mots obscènes.
– Par exemple ?
– (le Premier Ministre Dante) Caputo (il rit beaucoup).(« puto » :en Argentine en langue populaire, gros mot au masculin qui signifie « Homosexuel)

Les mains ensanglantées

– Parlez-moi de votre amitié avec Camps…
– Il était le Chef de la Police et moi, le Premier Aumônier; je le connais depuis qu’il était Major. Mais…des amis…je peux dire que je connais quelqu’un, mais que je le considère mon ami, ça non.
– Je vous rappelle vos propos : « Je suis l’ami de Camps –avez-vous dit- mais ce n’est pas un crime ». Quelles affinités aviez-vous avec lui ?
– Ces paroles qu’on me fait dire, ce n’est que des bètises. Vous avez le droit de penser autrement, mais je dis la vérité.
– Vous avez dit que, dans une certaine occasion, vous avez vu que Camps avait les mains ensanglantées. Qui a été sa victime ?
– Il venait de commander une opération militaire, un affrontement contre des guérilléros, et puis après il est venu me voir. Oui, il avait les mains ensanglantées, c’est vrai.
– Et vous ne lui avez demandé aucune explication ? Vous ne lui avez rien reproché ? Vous ne l’avez pas dénoncé ?
– Pourquoi allais-je le dénoncer ?
– Appelez-vous des affrontements le fait de séquestrer des personnes la nuit, y inclus des enfants ?
– Oui, oui, oui et le policier qui était à côté de Camps est tombé blessé.
– Monseigneur…Défendre la répression c’est la défendre…
– Ce n’est pas vrai. L’evêque de la province de San Juan l’a déjà dit: il y a un complot pour me discréditer.
– Pourquoi ne contestez-vous pas ces injures ?
– Parce que je l’ai déjà fait une fois et que je ne suis pas une montre à répétition.
– Comme homme de l’Église, qu’avez-vous fait en faveur de ces gens persécutés ?
– Tout ce que je devais faire mais je ne peux pas en parler.
– Quel est votre avis par rapport aux organisations pour la défense des droits de l’homme ?
– Elles n’agissent pas en toute sincérité. Ernesto Sábato, vous le croyez absolument sincère ? (Monseigneur rit aux éclats). Mais Sábato, lui, il déjeunait avec Videla, n’est-ce pas ? (il rit comme si on lui chatouillait les côtes) Voyons, c’est très bien, vous êtes très jolie et très sympathique, mais ça, c’est fini.
– Ne croyez-vous pas à la CONADEP (Commission pour investiguer la disparition forcée des personnes) ?
– Non…c’est une commission inutile…elle a été constituée arbitrairement.
– S’il vous plaît, pourriez-vous me dire ce que vous pensez des Mères et des Grands-Mères de Plaza de Mayo…
– Je ne veux pas parler d’elles. C’est fini…Voulez-vous un café, ma belle fille ?
– Ne trouvez-vous pas significatif qu’elles ne se soient jamais adressées à vous en quête de consolation ?
– Non, car elles l’avaient obtenue ailleurs …

La polémique relation d’amitié entre Herminio Iglesias et Monseigneur

– L’Église a négligé l’aspect spirituel et s’est concentrée sur le pouvoir politique ?
– Non, nous avons une Église spirituelle qui s’occupe aussi des affaires temporelles et politiques.
– C’est fou, ce monde ! Au nom de Dieu et de l’amour une mère accouche son enfant et en invoquant Dieu et l’amour on commet les pires crimes…
– C’est qu’il y a des personnes qui invoquent Dieu et pourtant ils agissent autrement.
– Tout paraît vous signaler…
– Mais non…Comment est-ce que tu peux penser cela ?
– Que pensez-vous de la position prise par l’Église par rapport aux droits de l’homme ?
– (Il regarde par la fenêtre)…Regarde comme il pleut.
– Il pleut, Monseigneur. Selon la théologie thomiste la vraie Église se reconnaît par les persécutions dont elle est objet. La persécution, existe-elle aujourd’hui ?
– Les journalistes me talonnent tout le temps, donc je dois être bon. (Il appelle son secrétaire et lui demande une Bible. Il me la donne). Tiens…lis-la…Je t’en fais cadeau…Voyons si tu apprends quelque chose, voyons si tu vas au ciel…Tu as besoin de la lire.
– Qu’est-elle devenue votre amitié avec Herminio Iglesias ?
– Il est venu me voir quand il allait se présenter comme candidat à la vice-présidence de la Nation. Amerise et son groupe l’accompagnaient. Il a demandé mon avis concernant un monsieur qu’il voulait proposer comme Ministre de l’Éducation. Je lui ai répondu qu’il me paraissait bien. Puis après la Presse a publié que j’appuyais sa candidature, c’est du blablabla. Il n’avait pas été le seul à venir ici, Balbín et Anselmo Marini –auquel je suis encore lié d’amitié- sont aussi venus me consulter et…
– Vous êtes toujours tout près du pouvoir…
– Ce n’est pas vrai. Quand j’ai eu quelque chose à dire à quelq’un, moi, je l’ai fait.
– Êtes-vous péroniste ?
– Je ne suis ni péroniste ni anti-péroniste. (Il se met débout, il me sourit) Regarde, quand tu es arrivée je t’ai offert des cigarettes, puis après je t’ai fais cadeau d’un catéchisme et d’une Bible ; et quand tu quitteras mon bureau je te donnerai une bise. J’aime tous les êtres humains et toi, tu es très sympathique…C’est pour cela que je te donne des cadeaux.
– Sympathique ?
– Oui, parce que tu dis tout ce qu’il te vient à l’esprit. Prépare-toi bien pour aller au ciel puisqu’on va y aller ensemble…
– Je le trouve bien difficile. Si vous pensez –comme votre ami Camps- que nous les journalistes, nous sommes tous des subversifs…
– Il a peut-être raison. Pas tous mais quelques-uns…donc…pense un peu à toi, ma belle fille.
www.cristinacastello.com
info@cristinacastello.com
Traduction faite par Patricia J.Pioli / Pj_pioli@voila.fr

Entrevue publiée dans la Revue La Semana,le 5 avril 1984
Buenos Aires, Argentine
Le texte postérieur, en guise d’introduction, date du 10 février, 2002
Copyright © Cristina Castello

[ Sources pour le premier article: ]
« Equipo Nizkor » (« Groupe de recherche Nizkor »)
Biblioteca del Congreso de la Nación Argentina (Bibliothèque du Congrès de la Nation Argentine)
Kirchner y Tabaré Vázquez investigan desapariciones (Kirchner et Tabaré Vázquez mènent des recherches concernant les gens portés disparus)
« Genocidio: Los vuelos de la muerte » (« Génocide : Les vols de la mort »)
«Galería de torturadores y asesinos argentinos » (« Galerie de tortionnaires et assassins argentins »)
« La Iglesia cómplice y la Iglesia del Pueblo », (« L’Église complice et l’Église du Peuple » ), etcetera

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