Loja, Vilcabamba, Cariamanga (fin)

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Mercredi 24 mai 2006 - 10:48

_Expliquez-moi !
Oscar, me dirent-elles, nous aime beaucoup. Il nous a protégées depuis 8 mois des assiduités des autres lieutenants de Miguel qui ne comprennent pas pourquoi celui-ci a deux femmes chez lui. Mais les femmes ce n’est pas son truc.
_ Ah bon il est gay, dis-je, rassuré.
Maintenant tout devenait logique, mon incompréhension avait disparu. Restait simplement à savoir quelles étaient la position et les obligations de Miguel en ce qui concerne ces deux Vénézuéliennes. Je comprenais aussi pourquoi Oscar ne pouvait demander à son chef de libérer les deux donzelles sans que celui-ci se pose de mauvaises questions.
La société est dure et injuste avec ceux qu’elle ne comprend pas, souvent par manque d’intelligence et de culture, quelquefois à cause de préjugés véhiculés par les différentes églises et plus souvent qu’on ne le croit par peur de trouver dans cette différence un plaisir défendu et inavouable.
Que dire de la société dans laquelle je me trouvais aujourd’hui ?
Samantha et Anita me regardaient maintenant comme si j’allais trouver une solution immédiate à leur problème, leur annoncer là, tout de suite, une bonne nouvelle.
Ou voulez-vous partir ? Le Venezuela ne me semble pas une bonne idée, l’Équateur non plus…
Au Brésil, ce fut la réponse qu’elles me firent ensemble, elles y avaient réfléchi depuis longtemps, elles pourraient trouver du travail comme danseuses.
Je ne me faisais pas beaucoup d’illusion sur cet avenir improbable qu’elles avaient de devenir les meilleures danseuses nues de la ville de Rio, il fallait cependant reconnaître qu’elles avaient des atouts certains.
Je leur promis de faire ce que je pourrais, c’est tout. La pitié et la compassion ne sont pas bonnes conseillères dans ce genre d’affaires, aussi je ne leur cachais pas que cela serait très difficile. Le pire aurait été de leur donner de l’espoir.
Je les renvoyais chez Oscar, il était tard, j’étais crevé, inquiet aussi, et bien qu’elles manifestaient une volonté certaine de s’immoler dans un océan de luxure je n’étais pas assez stupide pour me prêter à un jeu qui ne me laisserait, comme souvenir, que de l’amertume et du mépris.
La nuit fut courte.
Le travail commença donc, comme prévu ce dimanche. Mon mécanicien fit des merveilles. Il fit d’ailleurs des merveilles toute la semaine et je dois dire que j’étais surpris moi-même par ses performances. Je savais qu’il était excellent, qu’il avait travaillé longtemps à préparer des voitures de compétition et qu’il avait un bon diagnostic.
Il avait aussi découvert une des raisons pour laquelle un certain nombre de véhicules était en panne. Le lavage systématique, chaque matin, de celles-ci avec un appareil de type kärcher ne favorisait pas le démarrage compte tenu de l’humidité qui s’en dégageait surtout lorsqu’on ne prend pas la peine de faire tourner le moteur chaque jour.
Même la Ferrari avait fini par lui céder le jeudi dans l’après-midi, ce dont il n’était pas peu fier.
Cela facilita grandement mon contact avec Miguel, qui à partir du lundi soir vint régulièrement avec toute sorte d’alcools, champagnes et bonnes choses s’entretenir avec moi.
Il était Indien, sa famille, pour être exact sa mère servait dans cette propriété. Il y avait passé sa jeunesse. Les propriétaires vivaient en ville et l’hacienda était gérée par un contremaître, un capataz dans la langue du pays.
Il volait, bien sûr, abusait des femmes, fouettait, se faisait respecter par mille injustices.
Miguel réussit cependant à aller à l’école. Sa mère l’exigeait et bien qu’il dût faire 2 heures de route à pied pour s’y rendre et autant pour revenir, il fut un élève brillant. Il obtint même une bourse pour aller au collège.
Il était fils unique, ce qui est rare. Il commença très tôt à dealer avec ses camarades d’école, puis dans toute la ville. Il monta en grade dans une organisation qui à l’époque n’était pas très structurée. Il en devint le chef et la fit prospérer.
Entre trahisons et lutte pour le pouvoir il admit avoir laissé quelques cadavres derrière lui. Il avait aujourd’hui des contacts avec tous les réseaux sud-américains et avait interdit dans sa région tout trafic et tout réseau de dealers. Il avait donc les meilleurs rapports possible avec la police et les politiques qui fermaient les yeux sur ses exportations vers d’autres régions contre une raisonnable rémunération.
Il était conscient que ses jours étaient comptés, il avait une femme et deux enfants, des commerces, des immeubles et cette hacienda qu’il racheta à son propriétaire pour un prix qu’il était difficile de refuser.
Comme j’avais aussi quelques conversations avec notre cuisinière je savais que le jour où il entra dans l’hacienda en tant que nouveau maître des lieux il fit fouetter le capataz par les employés de l’hacienda jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’avais de très bons rapports avec elle. Elle était sans âge, curieuse de tout, de ma vie en Équateur, de mes voyages, de la France. Elle savait lire et écrire m’avait-elle dit et je lui avais laissé 100 ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez que je venais de terminer.
Dans son domaine qui faisait plus de 1200 hectares, Miguel avait installé école et dispensaire.
Nos échanges ne portaient pas seulement sur sa vie professionnelle, si je peux m’exprimer ainsi, mais sur sa conception de la vie de la mort de la manière dont un chef doit commander.
Il ne me donna jamais de détails sur la manière dont il exerçait son business et c’était très bien comme cela.
Le jeudi soir, quand il sut que sa Ferrari était réparée, il nous invita tous à dîner dans sa demeure. Un dîner familial, sa femme et ses enfants y participèrent. Il leur parla longuement du travail de réparation qui avait été fait sur ses voitures, nous parla de ses enfants et de sa femme qui rougissait de plaisir devant les compliments dont elle était l’objet. C’était un peu surréaliste, je dois bien le reconnaître.
Le repas terminé, il demanda à tout le monde de se retirer et m’entraîna dans le sous-sol de sa maison. Là, il ouvrit une porte blindée, me fit entrer dans ce qui semblait être son bureau, sortit une bouteille de cognac et deux verres.
Il s’assit derrière son bureau et me demanda de prendre place dans un fauteuil en face de lui.
Vous allez terminer vendredi soir me dit-il et il posa devant moi une enveloppe contenant le reste de la somme qu’il me devait. On vous ramènera en ville samedi, je ne serais pas là. J’aimerais faire autre chose pour toi. Tu m’as fait confiance et as respecté nos accords. Jusqu’à présent, personne n’avait voulu venir travailler jusqu’ici.
Viens voir.
Il y avait au fond de la pièce trois fûts, de ces fûts de 200 litres que l’on voit dans les garages et qui contiennent généralement de l’huile. Il ouvrit l’un d’eux, il était plein de liasses de dollars.
Une fortune que je ne peux pas dépenser me dit-il.
Tu veux plus d’argent, me demanda-t-il ?
Non merci, nous avons été très bien payés pour ce travail, par contre je voudrais te parler d’autre chose.
Il se mit à rire, me tendit une enveloppe et me dit :
Je sais tout ce qui se passe chez moi, Patrick. Je savais qu’Oscar était gay. D’autres le soupçonnaient. Plus maintenant. C’est le meilleur homme que j’ai, celui en qui j’ai le plus confiance. Mais je ne veux pas qu’il sache que je suis au courant.
Les deux filles sont libres, dans l’enveloppe il y a leurs passeports, un billet d’avion pour le Brésil et 1000 dollars pour chacune d’elles. J’ai parlé avec le Venezuela, pas de problème de ce côté-là, mais qu’elles évitent d’y retourner pendant quelques années. Elles partiront avec vous dans une fourgonnette et cette fois-ci on ne vous bandera pas les yeux.
Je devais faire un peu la gueule, j’étais stupide d’avoir pensé que nous n’aurions pas été surveillés de cette manière.
Ne m’en veux pas, ma sécurité est plus importante que tout le reste.
Je me souviens que je me mis à rire. Il fit de même.
Il me raccompagna à la porte et me dit :
Ne leur dit rien avant vendredi soir, je serais parti, invite tout le monde à manger et organise une fête, j’ai prévenu la cuisinière, c’est ma mère et elle est très heureuse de la manière dont vous l’avez considérée, tous les trois.
Je n’ai jamais réussi à la faire arrêter de travailler, mes hommes pensent qu’elle est morte depuis longtemps.
Je restais seul un moment sans bouger dans la cour puis je pris la route de la maison, songeur, conscient que je venais de croiser un de ces personnages issus de la magie des Andes.

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9 commentaires pour “Loja, Vilcabamba, Cariamanga (fin)”

  1. samantdi a dit:

    Eh bé dis-donc ! …

  2. Blue_Ice a dit:

    Manuel, c’est Miguel ?

  3. Patrick a dit:

    En voila un qui suit, je corrige

  4. Anitta a dit:

    J’en reste bouche bée… J’imprime le tout, et je tâche de revenir avec un commentaire plus intelligent !

  5. C'est Raoul a dit:

    Merci encore pour ce fantastique voyage!

    C’est rare de rencontrer de tels baroudeurs.

  6. Alexis' a dit:

    Bravo! J’espere que c’est le debut d’une longue serie :)

  7. Hawaï a dit:

    ébé ! très chouette récis ! merci pour l’apothéose !

  8. Alexandre a dit:

    Je viens de lire votre mise au point. Cela ne change rien pour moi. J’ai bien compris que tout cela était vrai. Vous m’avez laissé la langue pendante pendant les neuf épisodes et votre finale est absolument géniale.
    Je ne sais pas quoi dire d’autre. Vous m’avez laissé sec !

  9. Lili a dit:

    Tres bon recit! A quand la suite?

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