L’ouverture des archives révèle au pays l’après-guerre, l’accueil des nazis et l’antisémitisme
200 lecturesL’Amérique du Sud abrite un gigantesque cimetière des éléphants version nazie depuis quelques décennies. Plusieurs dizaines de milliers d’anciens membres du régime y reposent aujourd’hui. Ricardo Klement espérait aussi finir ses jours dans ce sanctuaire à nazis, lui qui s’était installé au début des années 1950, rue Garibaldi,à Buenos Aires. C’était sans compter le commando israélien qui l’enleva le 11 mai 1960 à la sortie de l’usine Mercedes-Benz où il travaillait comme comptable. Sous le nom de Klement se cachait l’ancien lieutenant-colonel SS Adolf Eichmann, l’architecte de la « solution finale de la question juive » qui fit 6 millions de victimes…
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Une puissante organisation secrète chargée de fournir l’asile était dirigée par Rodolfo Freude, collaborateur de Juan Peron. Buenos Aires de notre correspondanteLe sombre rôle joué par l’Argentine au lendemain de la seconde guerre mondiale avec l’accueil massif de nazis et autres criminels de guerre européens grâce au soutien du général Juan Domingo Peron (1946-1955) est à nouveau sur la sellette à Buenos Aires.
L’ouverture des archives de la direction nationale de migrations, qui a été ordonnée à la mi-juillet par le président Nestor Kirchner, a révélé que 7 250 fascistes croates sont arrivés en Argentine à partir de 1946, dont quinze grands criminels de guerre. Parmi eux, Ivo Heinrich, conseiller financier d’Ante Pavelic, ancien chef de l’Etat oustachi (pro hitlérien) et qui avait également trouvé refuge en Argentine, et Friedrich Rauch, qui était en fait un colonel SS chargé par Hitler de retirer l’or de la Banque centrale de Berlin et de l’enterrer dans les montagnes de Bavière. Tous ces immigrants s’étaient vu délivrer des passeports de la Croix-Rouge par l’intermédiaire du Vatican.
Dans son édition du 27 juillet, le quotidien de gauche Pagina 12 consacre deux pages aux deux premiers dossiers qui ont été rendus publics, et qui démontrent le rôle actif joué par l’Eglise catholique pour donner refuge aux anciens nazis, parmi lesquels Adolf Eichmann, Joseph Mengele et Klaus Barbie.
Un livre a provoqué l’ouverture des archives: L’Authentique Odessa, du journaliste argentin Uki Goni, qui a paru aux Etats-Unis en 2002 et qui a été traduit il y a quelques mois en espagnol. M. Goni a mené pendant six ans une minutieuse enquête sur “la route des rats” vers l’Argentine après avoir consulté des archives en Europe, trouvant la plupart des portes fermées en Argentine. Démontrant les liens du général Peron avec le IIIe Reich, le journaliste dévoile l’existence d’une puissante organisation secrète chargée de fournir un asile sûr en Argentine aux nazis venus principalement d’Italie et de Suisse.
M. Goni indique que le gouvernement de Peron a accueilli près de 300 criminels de guerre. Mais aussi des dizaines de Français, Belges, Italiens, Croates et Slovaques ayant collaboré avec le régime nazi. Cette organisation secrète était dirigée à Buenos Aires par Rodolfo Freude, collaborateur de Peron, responsable de la propagande officielle et directeur des services secrets.
INTERDICTION DES RÉFUGIÉS JUIFS
Dans une tribune d’opinion, M. Goni révèle que “le secret d’Etat le mieux gardé” en Argentine est une circulaire secrète du ministère des affaires étrangères datant de 1938, avant même l’arrivée au pouvoir de Peron, qui interdisait l’entrée en Argentine de réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazi. Exception faite, précise M. Goni, de ceux qui avaient les moyens financiers de payer des pots-de-vin à des diplomates argentins. Cette “circulaire 11” n’a jamais été rendue publique et n’a pas non plus été abolie, ajoute le journaliste.
Après la parution du livre, le centre Simon Wiesenthal a demandé au gouvernement argentin d’avoir accès aux documents mentionnés par M. Goni. A Washington, une résolution a été présentée au Congrès en mai pour solliciter du gouvernement argentin qu’il ouvre toutes ses archives concernant les nazis. A Buenos Aires, des parlementaires ont exigé une enquête pour vérifier si d’importantes archives du département des migrations avaient été détruites en 1996 sous le gouvernement de l’ex-président Carlos Menem. En 1992, après un voyage officiel à Washington et des entretiens avec la communauté juive, M. Menem avait ordonné l’ouverture en grande pompe des archives secrètes de la police et de services de renseignement sur le séjour en Argentine de criminels de guerre nazis. A l’exception de quelques coupures jaunies de journaux, ces archives avaient déçu les chercheurs venus du monde entier.
Une importante communauté juive vit en Argentine (300 000 personnes). Deux attentats antisémites ont eu lieu à Buenos Aires, contre l’ambassade d’Israël en 1992 et contre la mutuelle juive AMIA en 1994, faisant 105 morts et des centaines de blessés. Ces attentats n’ont jamais été éclaircis.
Devant le manque d’empressement de la police argentine pour aider à retrouver les criminels de guerre nazis, un commando israélien avait enlevé en 1960 Adolf Eichmann, qui vivait paisiblement en Argentine, pour le ramener et le juger en Israël. En 1990, l’officier SS Josef Franz Schwammberger, accusé d’avoir assassiné 5 000 juifs polonais, avait été extradé vers l’Allemagne après avoir vécu plus de vingt ans en Argentine sans être inquiété. En 1995, l’ancien SS Erich Priebke, l’assassin des fosses Ardéatines, avait été extradé vers l’Italie après avoir été arrêté en Patagonie, où il coulait une vie tranquille depuis 1946.
En 1998, le fasciste croate Dinko Sakic, ex-commandant du camp de concentration Jasenovac, a été arrêté en Argentine et extradé en Croatie. Des dizaines de milliers de personnes, dont des Serbes, des juifs, des Tziganes et des Croates hostiles au régime oustachi, avaient trouvé la mort à Jasenovac. Tous ces criminels de guerre avaient acquis la nationalité argentine et prospéré sous des identités d’emprunt, mais parfois aussi en conservant leurs véritables patronymes, dénotant l’impunité dont ils jouissaient.
Un des grands mystères concerne Martin Bormann, qui serait venu en Argentine avec le fameux “trésor nazi” à bord d’un sous-marin. De nombreuses légendes circulent en Argentine sur ce butin, dont une partie, dit-on, aurait abouti dans les caisses de l’Etat sous le premier gouvernement Peron.
Christine Legrand
LE MONDE
