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Naomi Klein, auteur de No Logo, et le cinéaste Avi Lewis se sont rendus à Buenos Aires

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Naomi Klein, auteur de No Logo, et le cinéaste Avi Lewis se sont rendus à Buenos Aires pour tourner un documentaire sur les révoltes ouvrières.
Q: Vous présentez l’Argentine comme un exemple des conséquences néfastes que peut avoir les politiques néolibérales. Mais est-ce si particulier ou, au contraire, très universel?

R: Naomi Klein (NK): Les deux. Je pense que l’Argentine est un cas extrême de politiques appliquées un peu partout. Il y a quelque chose d’universel quand on voit les mêmes politiques expérimentées au Québec. Ou en Irak. L’Argentine a été un laboratoire. Dans les années 90, le Fonds monétaire international (FMI) en était très fier, c’était un exemple prouvant que les pays d’Amérique latine pouvaient s’en sortir (avec sa méthode). L’Argentine donnait raison au FMI. Mais en même temps, la situation n’a rien d’universel. Ce qui se passe là-bas ne se passera pas nécessairement ailleurs.

R: Avi Lewis (AL): Ça aurait pu se produire dans n’importe quel pays où des politiques d’entreprise favorisent les mouvements de capitaux au détriment des droits des travailleurs. Des événements semblables se sont produits à Arvida, au Nouveau-Brunswick, en Colombie- Britannique, au Bangladesh. C’est le visage de la mondialisation. Le modèle argentin appliquait à la lettre les règles du FMI.

Q: En Argentine, plusieurs usines fermées sont reprises en main, avec succès, par des coopératives ouvrières. Est-ce, maintenant, le laboratoire de gauche idéal?

R: NK: Non, ça n’a rien d’un paradis. Si on en est là, aujourd’hui, c’est parce que leur situation s’est dégradée beaucoup et très vite. Ces expériences sont intéressantes, mais il a fallu que ça aille mal pour que ça se produise. Ce n’est pas le cas de la Bolivie ou d’autres pays où la pauvreté s’est aggravée graduellement sur de longues périodes. Quand on a toujours été pauvre, on s’y résigne. Mais l’Argentine faisait partie des pays développés et elle est tombée très vite, très bas. C’est ça qui a mené à l’explosion. Ce que nous prétendons, maintenant, c’est qu’il peut y avoir une autre fin à toutes ces histoires de fermetures d’usines.

Q: Mais ne brandissez-vous pas le spectre de la menace libérale? Ne dites-vous pas que ça pourrait se produire aussi ici?

R: AL: Mais ça arrive déjà. Prenez le cas de l’usine d’Arvida. Alcan l’a fermée en janvier, les ouvriers en ont pris le contrôle et, comme en Argentine, ils la gèrent à leur façon. Ce qui est intéressant avec l’Argentine, c’est que le pays était tenu comme un modèle de la mondialisation. Et il s’est écroulé. Les gens, là-bas, disaient qu’ils sont là où le reste du monde s’en va, qu’ils sont notre avenir.

R: NK: Un ouvrier nous a dit que, selon lui, l’Argentine a été mondialisée et que le monde sera argentinisé. Pour moi, l’Argentine, c’est comme un miroir du Canada. On est à un bout du continent, eux sont à l’autre bout, on a à peu près le même nombre d’habitants, les mêmes richesses naturelles, la même économie, des cultures très vastes, des villes cosmopolites. Tu vois des dames de classe moyenne défoncer un guichet automatique et tu ne peux éviter de penser que ça pourrait se produire ici.

Q: Il y a beaucoup de critiques à l’égard des mouvements altermondialistes. Il y a même un livre tout récent (The Rebel Sellde Joseph Heath et Andrew Potter) qui cibleNo Logo, l’accusant d’être au service de la mondialisation. Qu’en pensez-vous?

R: NK: Je n’en pense pas grand-chose. Les mouvements sociaux les plus puissants provoquent des changements et je trouve ça drôle que des gens prennent cinq ans pour réagir à un livre. Le problème, ce sont les situations statiques et contemplatives, la commodité. Notre mouvement veut des changements concrets. Il n’y a rien de mal dans la mondialisation. Combien de fois faut-il le répéter, le terme antimondialisation est une invention des médias. Nous, nous sommes mondiaux.

Q: En même temps, ils vous accusent de vouloir rester en dehors du système politique actuel et de ne rien faire, en conséquence, pour le changer.

R: AL: Les profits des entreprises ont triplé dans les années 90. Depuis le 11 septembre 2001, ils ont augmenté de 50 % au Canada. Dans notre système politique traditionnel, les taux de pauvreté infantile n’ont pas changé depuis 30 ans. Un nombre incroyable de gens consacrent plus de 50 % de leurs revenus à payer le loyer. Un Canadien sur quatre travaille pour moins de 10 $ l’heure. Ces gens (qui nous critiquent) voient peut-être à long terme, d’ici 300 ans. Moi, je ne vois pas de changements (dans le système politique actuel). Je ne crois pas que ça soit impossible (de changer le système de l’intérieur), mais je suis impatient. En Amérique latine, les groupes sociaux poussent les partis à faire des changements progressistes. Lula leur a déjà rappelé que la droite le pousserait constamment dans le dos et qu’ils étaient mieux, eux à gauche, de pousser aussi. Cette dichotomie qui divise le pays entre ceux qui sont à l’intérieur ou à l’extérieur du système est ridicule. C’est un mauvais portrait de la situation. C’est faux de dire que de travailler de l’extérieur, on ne peut influencer le système.

R: NK: J’étais au Sommet des Amériques à Québec en 2002, mais j’étais aussi à Miami l’an dernier. Et en Floride, parmi les politiciens assistant aux réunions de l’intérieur, plusieurs ne pouvaient faire abstraction des énormes pressions sociales (Lula, Kirchner de l’Argentine, Chavez du Venezuela…). C’était bien différent à Québec où tous les politiciens présents ont signé un document malgré les protestations.

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