Suez met Buenos Aires en ébullition
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ça chauffe entre le gouvernement argentin et le groupe français. En cause : la filiale Aguas Argentinas, qui gère l’eau de la capitale.
« Hay amores que matan » (il y a des amours qui tuent). Ce 21 janvier, au Medef, la réplique du président argentin Nestor Kirchner laisse Yves-Thibault de Silguy sans voix. L’ex-commissaire européen voulait profiter de la rencontre avec des représentants de filiales françaises en Argentine pour plaider la cause d’Aguas Argentinas, succursale de Suez qu’il préside : depuis la dévaluation du peso, début 2002, et la fin de la parité fixe avec le dollar, la compagnie des eaux et égouts de Buenos Aires – la plus grosse concession du monde gérée par un groupe privé – a vu ses tarifs gelés ; et ses recettes – libellées en pesos – divisées par trois alors qu’elle rembourse sa dette en dollars.
Une situation intenable si l’Etat ne fait pas un geste. « L’Argentine, c’est une histoire d’amour avec la France, et quand on aime, on ne compte pas », tente Silguy, avant de se faire rabrouer par le président. « J’ai rappelé la somme des travaux et des améliorations réalisés par Aguas depuis 1993 , confie-t-il plus tard. « Mon gouvernement n’a pas la même lecture de la situation que vous, lui répond Kirchner. Allez en discuter avec mes ministres. » Ambiance. La veille, recevant son homologue, Jacques Chirac avait aussi insisté sur l’importance d’un règlement rapide du contentieux. En vain.
A peine de retour au pays, Kirchner se rend à La Matanza, labyrinthe de blocs de maisons délabrées et de rues boueuses. Dans cette banlieue pauvre du sud de Buenos Aires se cristallise la rancœur dont Suez fait l’objet en Argentine. Ici, la moitié des 1,8 million d’habitants n’ont pas accès à l’eau potable. Inaugurant un ouvrage d’adduction, le président harangue la foule : « Ils peuvent aller se brosser. Nous ne leur donnerons pas d’augmentation de tarifs s’ils ne font pas d’investissements. »Enjeu politique. C’est peu dire que l’ « histoire d’amour » entre Suez et le pays a du plomb dans l’aile. Côté français, les déboires de la filiale ont poussé Gérard Mestrallet à provisionner plus de 700 millions d’euros de dettes en 2001-2002, signant la fin de l’expansionnisme dans les pays émergents et le début de la politique d’austérité du groupe. Dès lors, Aguas Argentinas a fait savoir qu’il ne pourrait plus respecter ses objectifs d’investissements. C’est le début du conflit avec le gouvernement et les usagers. « Les amendes pleuvent comme la mitraille à Verdun », raconte un cadre dirigeant. Suez a porté l’affaire devant un tribunal arbitral international et réclame 1,5 milliard de dollars de dédommagements.
Côté argentin, le gouvernement ne veut pas entendre parler de hausse des tarifs, estimant que le gel des prix des services est indispensable pour augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres et sortir le pays de la crise. Il en a même fait un slogan : construire un nouveau pays sans augmenter la lumière, le gaz, le téléphone et l’eau. « C’est un bras de fer très politique pour Kirchner, qui accuse son prédécesseur d’avoir bradé les services publics dans les années 1990 dans des conditions plus ou moins nettes, analyse un membre de l’ambassade de France. De plus, on entre dans une période de campagne électorale, avec des législatives en octobre et la présidentielle en 2007 pour lesquelles les votes des banlieues populaires seront décisifs. La province de Buenos Aires pèse lourd dans l’équilibre du pouvoir et dans les rapports de forces au sein du parti péroniste. »
Du coup, depuis la visite de Kirchner à Paris, les intentions de Suez comme celles du président alimentent le feuilleton de l’été : partira, partira pas ? Renationalisera, renationalisera pas ? Dans les colonnes des quotidiens nationaux, on se délecte des fuites orchestrées par le gouvernement, et chacun y va de son commentaire sur le sort d’Aguas. Par ailleurs, les coupures d’eau dans les quartiers défavorisés n’améliorent guère l’image de la société auprès des habitants, prompts à descendre dans la rue. « On aurait dû leur retirer la concession dès 2002, s’insurge Pedro Bussetti, président de l’association de consommateurs Deuco. Dès le départ, ils ont obtenu des renégociations leur permettant d’augmenter les tarifs de 88 % en moyenne entre 1994 et 2002. Ils n’ont jamais acquitté les amendes infligées par le régulateur [plus de 100 millions de pesos], alors qu’il y a encore de nombreux foyers dans les quartiers du Tigre, d’Esteban Echeverria ou de Castelar sans eau potable, avec de graves problèmes de pression. »
Pour sa défense, Aguas Argentinas avance 1,7 milliard de dollars investis en dix ans. « C’est colossal, estime Yves-Thibault de Silguy. Nous avons connecté 2 millions de personnes à l’eau et plus de 1 million à l’assainissement. A partir de 2002, l’entreprise n’a plus pu poursuivre les objectifs initiaux. Mais, malgré le non-respect par les autorités de leurs obligations contractuelles, leur refus de toute augmentation de tarif, nous avons maintenu la qualité du service, l’emploi, et poursuivi les investissements, notamment dans les quartiers les plus pauvres. »Position de force. Pour l’heure, les négociations se poursuivent. Elles portent sur une participation de l’Etat dans Aguas Argentinas et une cogestion des investissements. « L’engagement est provisionné, Suez est en position de force. S’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent, ils partiront », assure un administrateur du groupe. Reste qu’un départ porterait un coup à l’image de la compagnie, qui a déjà renoncé à de nombreux contrats à l’étranger, comme à Porto Rico, et a été mise à la porte de la Bolivie en janvier.
La France en Argentine
Troisième investisseur mondial derrière les Etats-Unis et l’Espagne
259 implantations
7,2 milliards de dollars d’investissements directs entre 1990 et 2000
Principaux investisseurs : Total (1 milliard de dollars) EDF (800 millions)
Premier employeur : Carrefour
Ils ont quitté l’Argentine après la crise de 2001 :
Crédit agricole, France Télécom, Axa, Auchan, Société
générale
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