Archives du tag pour 'souvenirs'

15
mar

Un honnête homme ?

Il était riche, très riche et Ministre. Nous avions sympathisé ? C’est beaucoup dire sans doute, nous avions simplement appris à nous connaître.
Cela se passait dans son jardin, quelques hectares, piscine, orangeraie et tutti quanti…
La dernière conversation avant de ne plus jamais nous revoir.
Nous allions signer un gros contrat.
— Patrick ! À propos de cette rémunération ?
— Oui ? (il y avait longtemps que nous en avions, comme tous mes concurrents d’ailleurs, ne vous faites jamais d’illusion là-dessus, fixé le montant)
— Je ne mange pas de ce pain-là.
Il me remit un papier avec un numéro de compte.
— Je suis très religieux, comme vous le savez. Pouvez-vous virer cette somme à cette association conforme à ma foi et qui fait le bien dans le monde ?
— Bien entendu. Anonymement ?
— En mon nom.
— Bien sûr.

19
fév

Non, je ne vous parlerai pas de Castro

Mais de Carlos Julio Arosemena Monroy. Pour la majorité d’entre vous, ce personnage extraordinaire est inconnu.
Issu d’une famille de banquiers et de propriétaires terriens de la région de Guayaquil en équateur il fut Président du pays entre novembre 1961 et juillet 1963. Son père, Carlos Julio Arosemena Tola, avait été lui aussi président. Ce furent des hommes honnêtes.
Mon Carlos Julio à moi fut déposé par un coup d’État militaire pour avoir eu la mauvaise idée de soutenir Fidel Castro à une époque ou cela ne se faisait pas et avoir accuser par la même occasion les États-Unis de vouloir asservir l’Équateur. Cela n’a pas duré très longtemps, c’est aux cris de Oui au Christ Roi et non à Castro que le film du début de sa fin commença.
Curieux de voir comme l’Église catholique en Amérique latine a toujours été le bras fidèle et efficace de la CIA.
Exilé un temps à Panama il revint assez rapidement au pays ou il continua ses activités politiques pour le parti qu’il avait créé le Parti National Révolutionnaire.
C’est lorsque je le vis pour la première fois tirer au revolver sur un député qui avait eu la mauvaise idée de l’insulter que le désir que j’avais de le rencontrer se fit plus fort.
Le pauvre homme passa de la vie à trépas, mais on décida qu’il y avait certainement légitime défense, non pas que le défunt fut lui aussi armé, mais il semblait bien qu’un geste de sa main vers sa poche intérieure eût certainement pu induire en erreur notre héros national.
Cela mit quand même fin à sa longue carrière politique.
Il faut dire que ce jour-là, comme tous les autres de sa vie, il aurait certainement fait sauter un alcoomètre dès le petit déjeuner. Il avait deux défauts Carlos Julio, l’alcool et les femmes. Des défauts d’homme, disait-il régulièrement à ses détracteurs !
De longs mois après, quand je pus enfin le rencontrer, il m’expliqua que cela faisait longtemps qu’il ne buvait plus… que de la vodka.
Et il entreprit de m’expliquer pourquoi.
Un jour qu’il était à New York, à l’hôtel Pierre, il devait se rendre le lendemain à l’ONU et avait décidé dans la nuit de vider toutes les bouteilles d’alcool de la suite qu’il occupait. Il les avait placées sur le marbre de la cheminée et tout d’un coup toutes les étiquettes se mirent à danser devant lui et se transformèrent en têtes de mort.
Il fit un grave coma éthylique cette nuit-là et se promit de ne plus boire de ces alcools. Heureusement pour lui, nous étions en pleine guerre froide et la vodka était interdite d’importation.
Il avait déjà, lors de sa présidence, failli être destitué pour avoir reçu le Président Chilien au palais présidentiel dans un état qui l’empêchait pratiquement de se tenir debout. Il me confia même que ceux qui l’accusaient de s’être pissé dessus lors d’une autre réception étaient des menteurs, ou bien alors il ne se souvenait plus.
Tout cela se passait au Club de l’Union à Guayaquil dont il me fit membre lors de notre troisième rencontre, fait du Prince, mais pour deux ans seulement. Le Club de la Union était, à cette époque, un endroit très fermé et réservé aux 100 familles considérées comme ayant donné naissance à la Ville. On y mangeait remarquablement au prix coutant, un peu moins cher en fait, les vins de bordeaux y étaient excellents. J’ai surpris bien des clients en les y invitant par la suite.
C’est là qu’un jour, il me confirma dans un rire cette histoire qui courrait dans tout le pays, alors qu’il déjeunait tranquillement avec deux prostituées de sa connaissance, une table de vieilles rombières interpella le maître d’hôtel :
— Dites-moi mon brave, quelles sont ces deux personnes de réputation douteuse qui déjeunent avec le Docteur Arosemena ?
— Mesdames, répliqua-t-il, les seules personnes de réputation douteuse présentes ici c’est vous. Je ne vous connais pas. Quant à ces demoiselles, ce sont des putes, il n’y a aucun doute possible.
Voilà pour situer un peu le personnage. Il fut quand même à l’origine d’une réforme fiscale importante, de l’impôt sur les successions, du début de la réforme agraire et fit construire deux universités à Guayaquil, l’une laïque et l’autre catholique.
Mais revenons à Castro. Il avait soutenu le régime dans les années 60 et nous étions au milieu des années 80. Je voulais connaître son point de vue.
Comme nous en étions depuis longtemps au tutoiement :
— tu vois Patrick, à cette époque Castro il nous a rendu notre honneur. L’Europe, après la Seconde Guerre mondiale, a totalement délaissé l’Amérique du Sud. Les États-Unis ont exercé une véritable emprise coloniale, un véritable étau sur nos pays. Aujourd’hui, je suis triste pour le peuple cubain, mais on ne peut pas en vouloir seulement à Castro. De toute façon, il est des nôtres. Les gringos, non.
D’une manière ou d’une autre, sous cette forme ou sous une autre, j’ai souvent, lorsque la franchise est au rendez-vous, écouté le même refrain.
Carlos Julio est mort en 2004 à Guayaquil à 84 ans.
Et pour Cuba, rien à espérer avant la mort de Fidel.

21
déc

Les crabes de terre

ecuador.jpgJe me suis réveillé cette nuit en riant. Oui, oui ça arrive, il n’y a pas que les cauchemars dans la vie. C’est une vieille histoire, elle se passe à Guayaquil, la perle du Paifique comme ils disent. En fait de perle, j’évitais généralement d’y rester trop longtemps, cette ville portuaire, chaude et humide, callée entre le Rio Guayas et l’océan, qui dégageait des odeurs d’immondices dans ses rues malpropres ne m’a jamais plu.
Là, des enfants vendaient sur les trottoirs, entre autres choses, des amoncellements de crabes attachés les uns aux autres par de la ficelle. Grand amateur de crustacés j’avais fait un jour une remarque bête et stupide à l’un de mes contacts et lui avait demandé qu’elle était le secret de la longévité de ces crabes qui, en plein soleil et hors de l’eau, semblaient ne pas vouloir mourir et continuaient inlassablement à remuer leurs pattes et leurs yeux.
Il se mit à rire. Ce sont des crabes de terre, me dit-il. Des cangrejos. On adore ça par ici, tu as vu ces pinces. Les enfants les attrapent pour les vendre. Le meilleur endroit se trouve près des cimetières et des décharges.
Je me promis de ne jamais en manger. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, que ce soit sur terre ou en pleine mer le crabe se nourrit de cadavres. Mais bon.
Plusieurs mois plus tard, pour une raison dont je ne me souviens plus, notre homme décida de m’inviter à déjeuner, dans un restaurant typique. Pas de costume m’avait-il dit, jeans et T-shirt feront l’affaire.
Le chemin tortueux que prenait sa voiture pour traverser les faubourgs de la ville, des maisons en bambou sur pilotis pour les plus riches, commençait à m’inquiéter autant que cette odeur acre d’immondices qui la remplissait. Même la cumbia lancinante qui sortait en crachotant de son autoradio n’arrivait pas à me dérider.
Le quartier se fit petit à petit plus amène, quelques petites industries plastiques, des maisons en parpaing puis une espèce de garage qui portait fièrement sur son faîtage un panneau ou était écrit : El Cangrejo Rojo.
L’intérieur était sobre, enfin sobre… des tables en bois, des chaises en bois, un sol cimenté, les murs en parpaing qu’on avait oublié de blanchir et de passer à la chaux, mais des petites lumières de toutes les couleurs, comme des guirlandes de Noël qui clignotaient au rythme d’une cumbia locale. Dans un coin, elle aussi avec un éclairage multicolore, une vierge du Guayas en terre cuite et peinte par un artiste local, Dieu ait son âme et surtout sa palette de couleurs, allait veiller sur notre repas. Au plafond deux ventilateurs made in Taiwan étaient censés chasser les mouches.
Quant à l’odeur, comment vous dire, ça ressemblait un peu à un bordel de campagne privé d’eau courante depuis des mois.
On nous indiqua une table pour nous asseoir, on y plaça les outils en bois nécessaires à la dégustation de la seule chose servie dans ces lieux : Le crabe de terre.
Les outils, c’est à dire une planche en bois et un maillet. Le tout avec un grand morceau de plastique pour s’entourer et par devant et par derrière, c’est que, voyez-vous, tout le monde n’étant pas forcément adroit de ses mains, des morceaux de crabes volaient un peu dans la pièce lorsque le maillet arrivait un peu de biais sur les bestioles.
Une douzaine de crabes par personne, deux litres de bière, de la sauce piquante et allons-y.
Je vais vous faire une confidence, un vrai délice, j’y suis retourné plusieurs fois.

29
nov

Une histoire de tube

Bien entendu cette histoire n’a jamais existé, ou bien ce n’était pas moi.

Le cessna déglingué venait d’atterrir sur une piste de fortune au beau milieu d’une plantation de cocotiers qui jouxtaient une plage déserte qui s’étendait sur des kilomètres. Pas moyen d’y accéder en jeep, en cette saison, m’avait-on dit.
Le pilote grogna quelque chose et pointa du doigt la direction que je devais suivre. Il venait de me taxer de 1000 dollars pour une demi-heure de vol. Il repasserait dans deux jours.
C’est ici que je devais voir J.H., leader communiste de cette Province abandonnée, député, mais qui pour avoir déclenché une grève générale sur ses terres électives préférait se mettre à l’abri d’une balle perdue.
Il représentait le communisme albanais m’avaient dit ses plus ou moins fidèles lieutenants avec lesquels j’avais négocié cet entretien de longues heures et dans des conditions frôlant parfois le film d’aventure de série B.
Le communisme albanais, je ne connaissais pas, je suis bien incapable aujourd’hui de vous dire s’il y avait réellement une différence avec le castrisme présent en Amérique latine. Le pays venait de sortir de la dictature militaire, il y avait encore des mots imprononçables. En fait, c’était comme un adventiste du 8e jour dans un pays ou l’adventisme du 7e est difficilement toléré.
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17
oct

Les dinosaures de Patagonie

dino.jpg

Je lisais ce matin ce communiqué de presse de l’agence Reuters :
Des paléontologues argentins et brésiliens ont découvert, sur les berges d’un lac artificiel en Patagonie argentine, le fossile d’un dinosaure inconnu, à la taille impressionnante – haut de 12 à 15 mètres, long de 32 à 34 mètres –, un herbivore à long cou, vieux de 88 millions d’années. “C’est le troisième plus grand fossile de dinosaure jamais découvert dans le monde et le plus complet d’entre eux, puisque nous avons retrouvé 70 % du squelette”, a affirmé le paléontologue argentin Jorge Calvo, directeur du Centre paléontologique de l’université nationale de Comahue (Argentine).
Et je ne pouvais m’empêcher de sourire. J’ai de temps en temps des sourires incompréhensibles pour mon entourage, mais je vais vous l’expliquer.
Il y a des années maintenant alors que je travaillais en Équateur, j’avais quelques connaissances, je peux difficilement dire amis, qui travaillaient à ORSTOM. Ça ne s’appelle plus comme ça maintenant (office de recherche scientifique des territoires d’outre mer). Peu importe.
Orstom est l’un des endroits ou l’Opus Dei plaçait ses scientifiques. Un vrai réservoir. Avec ses bons côtés (je dis ça pour être sympa) et ses mauvais.
Ils avaient installé un de leur nid dans ce joli pays, le tout, bien entendu aux frais du contribuable français, mais je peux dire, sans humour cette fois-ci, qu’ils y effectuaient un travail utile.
Nous y reviendrons. J’ai encore plein de souvenirs à vous conter dans lesquels leur rôle a été important.
De temps en temps, ils embauchaient un étranger, le nègre de service, comme on dit. Il y avait donc dans l’équipe un Argentin sympa qui parlait de découverte de dinosaures dans son pays. C’était le tout début.
Pour des raisons que mes connaissances en la matière, bien dérisoires, ne peuvent vous expliquer, il générait systématiquement un tollé de la communauté scientifique orstomienne :
— Des dinosaures en Argentine, c’est absolument impossible, on vous connaît, vous autres, encore une manière de pomper du fric à la communauté internationale, pour alimenter des recherches coûteuses et inutiles.
Ils en arrivaient presque aux mains, et les arguments scientifiques qui démontraient cette impossibilité et par la même occasion qu’il ne pouvait y avoir que fraude et malhonnête de la part des Argentins. Il y avait de l’excommunication dans l’air.
Vous comprenez donc pourquoi je souris aujourd’hui. Les dinosaures, nous savons tous maintenant où en trouver de bien vivant.

24
sept

Cabezon (9)

Fait suite à Cabezon (8)

Elle était contente de me voir Conchita. Elle se demandait si j’allais revenir. Les filles en voyant se mirent à rire et à glousser, elles avaient manifestement suivies de près ce début d’aventure et devaient, elles aussi, avoir plus ou moins supputée sur l’éventualité de mon retour.
Il ne me restait plus qu’à passer commande. De la nourriture, du rhum, du coca et une dizaine de filles. Prévoir une camionnette pour le transport et fixer les horaires. C’était la partie la plus facile. Mais il fallait faire les choses bien tant pour elles que pour les gaillards qui allaient être surpris par cette fête inattendue. Il fallait aussi les tenir jusqu’au petit matin dans cette maison. Il ne fallait pas que l’un d’eux s’échappe et se mette à raconter à mes concurrents ce qui était en train de se tramer.
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14
sept

Cabezon (8)

Fait suite à Cabezon (7)

Colona était un homme grand et maigre. Vous savez, de ceux qui n’ont pas plus d’épaisseur de face que de profil. Il aurait bien aimé être chef, mais il ne serait jamais qu’un second couteau. Moi, à moins de savoir dans quel placard il avait caché le cadavre de sa femme, même comme coursier je n’en aurais pas voulu. Sans doute Cabezon détenait-il une histoire de cette nature pour le faire filer droit. Il essayait de se faire pousser depuis des années une petite moustache et un bouc, sans grand résultat compte tenu d’un système pileux déficient.
Mais c’est lui qui s’occupait du comité d’évaluation, c’est lui qui m’avait fait passer de la première à la seconde place tout en me laissant croire le contraire.
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12
sept

Cabezon (7)

Fait suite à Cabezon(6)
Ce matin-là, il faisait froid et humide. J’enfilai mes affaires de chasse au grand plaisir de ma chienne qui savait ce qui allait se passer. Elle en rêvait tous les jours.
C’est Jean-Jacques qui s’était levé le premier. Il avait préparé du café sur un vieux réchaud. Il voulait m’accompagner.
— OK lui dis-je.
Dans ce genre d’équipée, il faut toujours se faire accompagner. Le terrain est peu stable dans certains endroits, des trous d’eau se cachent à la vue du promeneur, une jambe cassée, des heures pour vous rechercher et vous retrouver.
Sans parler du soroche, le mal d’altitude, qui peut vous prendre à n’importe quel moment le sens de l’orientation et vos capacités physiques.
C’était arrivé à l’un de mes amis, il y a peu de temps, il nous avait fallu une heure et presque l’assommer pour lui faire regagner le Jeep.
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